Encore 1: Chapitre 3…

Samedi 27 avril : Premier événement

Les semaines passent et se ressemblent depuis que Marie est partie. Je profite de l’accès à internet de mon bureau pour me connecter à Skype et discuter avec Laure. Quasiment tous les soirs vers 22 heures, je descends et me connecte. J’ai décidé de l’aider à finir nos dossiers.

— Tu devrais tenter de valider ton diplôme, après tout, nous sommes déjà en train de finir les dossiers. Tu auras une note pour chacun d’entre eux, il ne te reste que trois partiels écrits à passer, me conseille Laure.

— Tu sais bien que je ne peux pas m’absenter comme ça.

— Avec un peu de chance, ils seront tous les trois le même jour, tu ne serais absente qu’un seul jour complet.

— Tu ne comptes pas la route ! lui dis-je comme une excuse.

— Prends l’avion !

— Je vais y réfléchir, je tente en vain de couper court à cette conversation.

— Oui, tu devrais ! Ce boulot, c’est bien, mais le jour où tu arrêtes, tu fais quoi ensuite ? Au moins si tu valides ta licence, tu auras déjà ça à noter sur ton CV.

— J’ai l’impression d’entendre mes parents !

— Ils ont raison Allie ! Tu as des points d’avance avec le premier semestre, tu auras une note sur les dossiers que l’on fait ensemble. Ton nom est toujours dessus et c’est un travail collectif de toute façon, je ne peux pas les rendre seule. Concentre-toi sur les dossiers et je te passe mes cours pour les trois partiels. Révise-les comme tu peux, si tu limites la casse, tu peux l’avoir. Ça serait dommage de ne pas le tenter si proche de la fin, argumente-t-elle convaincue.

— OK, OK, je vais voir ça. Envoie-moi tes cours. Je le ferai si j’ai le temps, lui dis-je résignée. Je sais qu’elle a raison.

Le temps que je passe avec Laure à travailler sur nos dossiers est le moment de la journée que je préfère. Comme les échanges avec mes collègues se contentent du strict minimum nécessaire au bon déroulement de nos journées respectives, Laure est ma compagnie la plus agréable, malgré l’écran qui nous sépare. Je reste souvent, une, deux voire trois heures avec elle, selon l’avancée de notre travail et parfois selon les commérages palpitants qu’elle a à me donner sur nos anciens amis communs. Je lui raconte mes journées ici, ma solitude toujours, l’attitude glaciale de mon patron, que je ne croise que cinq minutes par jour, mais qui ne semble pas porter une grande importance aux informations que je lui transmets. Il est pourtant à l’initiative de ce résumé quotidien. Elle reste persuadée que je perds mon temps et je tente désespérément de lui prouver le contraire. Mes efforts semblent vains, je ne peux pas lui en vouloir, je ne parviens pas à me convaincre moi-même d’avoir fait le bon choix en arrivant ici. Chaque soir, je repars de mon bureau rapidement, je passe devant le grand salon et accélère dans l’escalier. Chaque soir, les craquements des murs, le vent et les ombres me donnent des frissons. Je me sens observée, suivie. Je dors souvent la lumière allumée, Laure m’envoie généralement un SMS pour me demander si le fantôme ne m’a pas attaquée sur mon trajet. Elle est très amusée à l’idée qu’il y ait un fantôme au manoir. D’après elle, je suis juste dans une vieille maison qui craque. Elle a sans doute raison, je n’ai moi-même jamais vraiment cru à toutes ces histoires d’épouvante.

Demain, nous recevrons une quarantaine de personnes au domaine. Tout est presque prêt. Les invitations étaient déjà parties quand je suis arrivée, le traiteur est réservé, l’équipe est au complet. Seuls les détails de dernière minute restent à régler. J’envisage un apéritif printanier à l’extérieur, j’espère que le temps nous le permettra.

J’entends la sonnette, les premiers invités arrivent. Claire frappe à ma porte, elle me tend un complément d’uniforme à revêtir lors des réceptions.

— Tiens, à la laverie, ils m’ont prévenue que tu n’avais pas récupéré ton uniforme pour ce soir.

— Je n’étais pas au courant, pourquoi personne ne m’a prévenue avant ?

Elle s’en va, en haussant les épaules, sans même prendre la peine de me répondre. Je suis déjà prête et vêtue d’une robe de soirée. Tant pis pour l’uniforme, je soupçonne Elizabeth, l’une des blanchisseuses, qui ne semble pas m’apprécier beaucoup, d’avoir volontairement oublié de m’en informer. Je chausse mes talons aiguilles rapidement en tentant de garder l’équilibre et laisse sur le cintre la tenue qui m’était a priori destinée. Cela me vaudra certainement une remontrance de Monsieur, mais je n’ai plus le temps d’y penser. Je sors de ma chambre après un dernier regard dans le miroir. Je redresse ma silhouette, remonte les épaules ainsi que le menton et avance rapidement vers le grand escalier avec l’élégance nécessaire à l’événement. J’avais emporté avec moi une seule robe de soirée, classique et sexy à la fois. C’est une belle robe noire, avec de longues manches, sans décolleté sur le devant, mais un très beau dos nu. Proche du corps, elle descend jusqu’au sol et lorsque je marche, découvre ma jambe gauche jusqu’à mi-cuisses. Elle était vendue avec une jolie veste blanche ornée de trois boutons noirs au niveau des poignets, toutes les coutures sont également noires. Mon dos est ainsi complètement couvert et je ne risque pas de tomber malade, même si nous fêtons aujourd’hui le printemps, les températures sont encore bien loin d’être chaudes.

Je descends l’escalier, une main glissant sur la rampe dorée. Les invités sont reçus par Claire. Souriante, elle n’a pas oublié de s’adresser à eux avec les formules d’usage, réservées à leur titre. J’arrive à leur niveau et viens les accueillir en me présentant, « Appelez-moi Allie ». Je les accompagne jusqu’à la terrasse, le soleil nous fait l’honneur de sa visite. J’ai fait disposer le buffet sous les tonnelles, les parasols chauffants sont installés et nos convives pourront profiter des amuse-bouches sans craindre le rhume.

La ronde des arrivées ne se fait pas attendre. Charles, le majordome, les annonce les uns après les autres, non pas à leur entrée dans le salon, mais bien à leur sortie sur la terrasse. Je suis satisfaite de mon initiative. Marie m’avait dit qu’ils n’avaient jamais utilisé ces parasols chauffants, c’est maintenant chose faite. Nous pouvons ainsi profiter d’un apéritif printanier à l’extérieur.

Les premiers invités sont arrivés depuis bientôt quinze minutes et Monsieur ne devrait pas tarder. Je l’aperçois tandis que je discute avec le comte et la comtesse De Leicester ainsi que Monsieur Williamson, tous ces gens que je ne connaissais jusqu’alors que grâce à quelques mots écrits sur une fiche. Je sais que le comte et la comtesse connaissent Monsieur grâce aux matchs de polo, passion commune du comte et de mon patron. Le comte semble quelqu’un d’assez réservé en public et pourtant dynamique, il est élancé et sa beauté évidente s’est transformée en un séduisant charme avec les années qui avancent. Son épouse semble plus joviale. Elle paraît plus âgée que son âge et ses rides marquées ne lui font pas honneur. Je me souviens, bien entendu, de la fiche de Monsieur Williamson. Il y était indiqué « amis depuis l’Université ». Légèrement bedonnant, le sport ne semble pas être sa priorité, mais son visage montre un homme sympathique et honnête. Je leur propose une coupe de champagne. Alors qu’ils acquiescent et que nous plaisantons quelques instants, je sens le regard de Monsieur se poser sur moi. Il me dévisage, désapprobateur. Je baisse les yeux et me reconcentre sur la discussion. J’échange un sourire avec mes interlocuteurs et m’excuse afin d’aller chercher leurs coupes. Je m’avance alors vers le bar éphémère, installé là pour l’occasion. Monsieur est immobile derrière les verres en pleine vérification discrète auprès des serveuses que tout est en place. Il lève les yeux et fronce les sourcils. À mesure que j’avance, son regard perçant me trouble. J’imagine les reproches et baisse les épaules. Je prends finalement sur moi et me redresse. Il me scrute, avec un visage impassible. Une fois à sa hauteur, je prends délicatement les coupes, il s’adresse à moi.

— Vous ne portez pas votre uniforme.

— Non, Monsieur.

— Dois-je vous en demander la raison ?

— Non, Monsieur. Simplement, j’avais oublié qu’il y avait un uniforme spécial pour les événements et j’étais déjà apprêtée lorsque les premiers invités sont arrivés. J’ai préféré laisser l’uniforme et les accueillir comme il se doit.

— Vous appelez cela, comme il se doit ?

— Non, Monsieur, je vous prie de m’excuser, Monsieur.

Je baisse les yeux, honteuse. Il trouve ma tenue inappropriée. Moi qui étais fière de la porter.

— Ne les faites pas attendre, m’ordonne-t-il sèchement.

Je pars désorientée, avec mes trois coupes à la main. Je les apporte aux invités, en pleine conversation politique, et poursuis mon chemin parmi les autres convives. Les minutes passent, puis une première heure, les amis de Monsieur semblent passer un agréable moment sous le soleil timide des premiers jours de printemps. Je passe du temps avec tous, demandant des nouvelles d’enfants que je n’ai jamais vus, m’inquiétant des conflits au Mali ou encore en Syrie et tentant de répondre plusieurs fois aux interrogations sur la politique française.

Je passe moi-même un bon moment. Les invités, loin d’être hautains et froids, me posent beaucoup de questions sur mon pays natal, les coutumes, mes capacités culinaires, comme si être français impliquait d’être un grand chef. Pour la première fois depuis quasiment deux mois, j’échange avec plaisir avec des personnes agréables, j’en oublie presque ma solitude. Je croise parfois le regard de Monsieur en pleine conversation avec certains de ses amis. Je tente de l’éviter lors de mes déplacements, mais il est difficile d’échapper au maître des lieux.

Alors que je le pense en pleine argumentation sportive sur les derniers matchs de polo, il arrive derrière moi et m’attrape le bras. Je sursaute, ce contact heureusement très court me met mal à l’aise.

— Très bonne idée, cet apéritif printanier.

J’ai cru voir un sourire passer en une seconde sur ses lèvres et déjà il part rejoindre ses convives. Un compliment, c’est le premier depuis mon arrivée, il y a deux mois maintenant.

Claire me tire alors de mes pensées, une personne vient de se décommander. Il faut que j’en avertisse Monsieur. Je prends mon courage à deux mains et avance vers lui. Ses yeux se tournent vers moi et il comprend que je viens à sa rencontre, il s’excuse et prend congé.

— Monsieur, je viens vous informer que monsieur Taylor ne sera pas présent au dîner de ce soir, il vous prie de l’en excuser.

— D’accord.

— Je vais faire retirer un couvert, Monsieur.

— Très bien.

Il me fait un signe de tête pour me congédier, fait un pas puis se retourne et m’attrape à nouveau le bras.

— N’en faites rien, décalez monsieur et madame Williamson vers le comte et la comtesse De Leicester et laissez la place vacante à ma gauche, je ne veux pas qu’elle soit à côté du comte. Nous aurons certainement une invitée supplémentaire.

— À votre guise Monsieur.

« Elle », « Une invitée supplémentaire »? Mais qui ? Pourquoi ne suis-je pas au courant ? Comment vais-je l’accueillir, quel est son nom, son rang ? Je me retrouve submergée de questions et la réponse me parvient d’un seul coup : une invitée, il s’agit certainement d’une amie de Monsieur, ou plutôt de la future Madame. Il ne m’en a pas fait part, je sens comme un malaise s’emparer de moi. Je me raisonne, je ne suis que sa gouvernante, pas sa confidente.

J’arrive à la table et exécute les ordres. Je ne mets pas de nom, ne sachant pas quoi y inscrire. Je vérifie que tout est en ordre et retourne sur la terrasse. J’aperçois Monsieur discutant avec Monsieur Williamson, ils me scrutent, son ami lui glisse quelque chose à l’oreille, Monsieur me déshabille du regard et lui sourit.

Je frissonne, un courant d’air frais vient de passer sur mes reins. J’accélère le pas et me rends vers le bar pour m’assurer que tout se déroule parfaitement, me retrouvant ainsi à l’opposé de Monsieur et de ses regards qui me déstabilisent tant.

Charles, le majordome, vient à ma rencontre, le dîner est prêt. Je vais avertir l’hôte et sens un stress m’envahir comme je m’approche de lui. Il acquiesce avant de se retourner vers ses amis et de leur proposer de passer dans la salle de réception. Guidés par Charles, ils entrent peu à peu et se placent autour de l’immense table.

Les convives avancent, Monsieur m’attrape une fois encore le bras tandis que je m’éloigne en cuisine.

— Allie, vous avez impressionné mes invités.

« Allie », c’est la première fois qu’il utilise mon prénom lorsqu’il s’adresse à moi. Et un second compliment ! Je baisse la tête alors que mes joues rougissent légèrement.

— Merci, Monsieur, je dois aller voir en cuisine.

Je fais mine de m’éloigner, toujours aussi mal à l’aise de ce contact entre nous, mais il ne lâche pas mon bras et continue de marcher. Me voilà forcée de le suivre.

— Allie, vous ne pouvez pas aller en cuisine maintenant.

Alors que ma veste blanche avait jusque-là, bien caché le dos nu de ma robe, Monsieur pose sa seconde main sur mon dos, son pouce et son index se déposent sur ma veste, mais ses trois doigts suivants se retrouvent directement en contact avec ma peau dans le creux de mes reins. Il hausse les sourcils.

— Votre robe est décidément pleine de surprises.

Je sens une bouffée de chaleur envahir mon visage, je suis écarlate et très embarrassée. Il sourit, amusé par ma timidité. Je ne peux soutenir son regard pénétrant et reste bêtement immobile.

— Comme je vous le disais, vous ne pouvez pas aller en cuisine maintenant. Vous allez devoir faire quelque chose pour moi. Mes invités vous ont prise, comment dire, pour une amie. Enfin, ils pensent que vous êtes, ou plutôt que vous n’êtes pas que la gouvernante.

— Je ne comprends pas, Monsieur, dis-je toujours rouge de honte.

— Ils vous prennent pour mon amie.

— Quelle amie, Monsieur ?

Tandis que je pose la question, je vois son regard encore plus intense se plonger dans le mien avec ce petit air interrogateur. Il veut que je comprenne par moi-même, mais je n’ose pas formuler la pensée qui me traverse l’esprit.

— Ils pensent que vous et moi, nous sommes ensemble. Alors, installez-vous à table à ma gauche et faites semblant. Si vous restez discrète, tout se passera bien.

— Excusez-moi Monsieur, mais je ne pense pas que j’en sois capable. Ce n’est pas une bonne idée.

— S’il vous plaît, Allie…

Je le contredis et il me répond par un « s’il vous plaît ». Il me sourit et ce regard ! Comment refuser ? Comme s’il comprenait mes pensées, ses yeux se font encore plus insistants et il ne me laisse pas le temps de dire non à nouveau.

— Très bien, mais je dois prévenir Claire qu’elle est en charge du repas.

Il fait un signe à Charles et lui demande d’avertir Claire que je dîne à la table. Il garde sa main dans mon dos, sans même essayer de la mettre intégralement sur ma veste. Je suis comme prise au piège, la petite brebis égarée face au loup.

Il m’indique le chemin, tire ma chaise avec galanterie, s’assied à mes côtés et lève le verre de Champagne que lui tend la serveuse. Je suis gênée et mal à l’aise alors qu’il porte son toast.

Contrairement à ce qu’avait dit Monsieur, il m’est difficile de me faire discrète pendant le repas. Tous les regards sont tournés vers moi. Madame Rushmore, une dame légèrement forte et un peu trop maquillée, commence la première question de l’interrogatoire.

— Allie, vous êtes consciente, que vous faites beaucoup d’envieuses ?! Un homme beau et riche comme Dorian, nous en rêvons toutes !

Je balbutie une réponse aussi claire que ridicule, espérant que l’intérêt général change de victime. Mais après un léger rire collectif, la seconde question arrive déjà.

— Depuis quand vous connaissez-vous ? interroge la comtesse De Leicester.

— Quelques semaines.

Je reste vague, ils vont se lasser.

— Je sais que c’est indiscret, mais vous avez au moins dix ans d’écart, c’est beaucoup, non ? intervient, à nouveau, madame Rushmore.

L’audience acquiesce, Monsieur baisse les yeux. Je n’ai pas le temps de réfléchir à une réponse qu’une autre question arrive déjà.

— Imaginez si Dorian avait des enfants, vous auriez presque leur âge ! Non ? se moque-t-elle dans un rire hautain, presque vulgaire.

— Qu’est-ce qui vous amène en Angleterre ? Vous avez des terres dans le secteur ? Quel est le nom de votre père, je le connais peut-être ? s’intéresse Monsieur Williamson.

— Delonnay, mais je n’ai pas de famille en Angleterre.

De Lonnay, ah oui, les Français disent « De » comme nous disons Sir, n’est-ce pas ? Lonnay est une région ? renchérit-il semblant essayer de me sortir d’un faux pas, un sourire aimable aux lèvres.

— Non, pas du tout, c’est en un seul mot, dis-je simplement.

— Et comment vous êtes-vous rencontrés ? me questionne son épouse, madame Williamson.

Monsieur vient à mon secours.

— Je cherchais une gouvernante.

Il boit une gorgée de champagne.

— J’en cherche toujours une, dit-il en reposant sa coupe.

Les invités rient. Il répond encore à quelques questions à « notre » sujet et dirige la conversation vers quelqu’un d’autre. La suite du repas se passe plutôt bien.

Après le dessert, alors que les hommes se retirent dans le petit salon pour des discussions qui leur sont réservées, les femmes, elles, se dirigent vers le grand salon. Je m’excuse en prétextant devoir vérifier les cuisines. Elles hochent la tête d’approbation et me félicitent d’avoir déjà obtenu le respect du personnel de Monsieur. À peine ai-je fait quelques pas, que je les entends ricaner comme des hyènes après un bon repas. Je m’attarde un instant, une première voix s’exclame.

— Il va se lasser, ces petites jeunes sont mignonnes, mais c’est tout ce qu’elles ont et la fraîcheur ne dure pas éternellement !

— Vous avez bien raison ma chère, les hommes sont faibles dès qu’il s’agit de leur agiter un joli petit bout de viande bien frais devant le nez, mais ça ne durera pas ! rajoute une seconde invitée que je ne reconnais pas.

— Tout à fait, tant qu’il ne se fait pas avoir ! Après tout, elle débarque d’on ne sait où, qui nous dit qu’elle n’est pas là pour l’argent ! Heureusement, Dorian n’est pas né de la dernière pluie ! claironne une troisième dame, qu’il me semble être madame Rushmore. J’aperçois Charles arrivant dans le couloir à ce moment-là et je m’éclipse aux cuisines, espérant que les conversations soient toutes autres dans le petit salon de ces messieurs, mais j’ai l’intime conviction que si la présence de Monsieur les en empêche, ces gentlemen n’en pensent pas moins. Qu’importe, je n’ai fait que jouer un rôle ce soir, mais je comprends mieux l’une des raisons, peut-être, du célibat de Monsieur.

Peu à peu, les invités quittent les lieux. Je les accompagne à la porte. Tandis que les derniers partent, Monsieur Williamson complimente Monsieur sur « sa trouvaille ». Ce dernier passe alors son bras autour de moi et vient poser sa main sur ma hanche.

— Ne la laisse pas filer, Dorian, lui recommande Monsieur Williamson, son plus vieil ami à en croire les fiches.

— Je n’en ai pas l’intention, répond simplement Monsieur.

Aussitôt la porte fermée, il me fixe.

— Merci, Allie, vous vous en êtes très bien sortie. Ne vous y habituez pas.

Il retire sa main et s’en va sans un autre mot. Décidément, Monsieur a ses humeurs. Il me dit de ne pas m’y habituer, mais il oublie que je n’ai rien demandé. Je n’ai pas le temps de m’attarder davantage, je suis éreintée, mais il me reste encore beaucoup de choses à faire. L’équipe a bien travaillé, les lieux sont propres, la table est débarrassée, la terrasse est rangée. Je les ai congédiés, c’est à moi de finir, après tout, je suis restée assise à profiter du repas pendant qu’eux travaillaient. Je vais ouvrir les fenêtres et vider les cendriers du petit salon occupé par ces messieurs, l’odeur du cigare empeste le rez-de-chaussée. Ensuite, je vais ranger le salon des dames, je débarrasse les tasses, remets les coussins, nettoie les tables, passe un coup d’aspirateur, tire les rideaux. Une bonne chose de faite. Je retourne dans le premier salon, l’air frais du soir est entré. Je ferme les fenêtres, l’odeur de cigare a presque disparu. Je pose ma veste sur l’accoudoir du sofa et effectue les mêmes gestes que précédemment. Je m’assieds un instant afin de retirer mes chaussures, mes jambes sont lourdes. Je les relève sur le sofa et ferme les yeux une seconde. Mon corps se relâche et mon inconscient s’évade, la fatigue a raison de moi et je plonge dans mes rêves, accompagnée comme souvent par Anthony. J’entends au loin une porte qui s’ouvre, des pas s’approchent, je sens sa présence juste derrière moi, mon visage fait face au dossier et je garde les yeux fermés. Délicatement, sa main frôle mon dos. Ses doigts me caressent doucement de bas en haut. Après quelques secondes, le bout de ses doigts vient effleurer ma hanche dépassant légèrement les limites du tissu de ma robe. Je remue légèrement, comme dérangée dans mon sommeil. Sa main s’immobilise et quitte ma peau. Il soulève ma veste tombée sur le sol et la dépose sur mon dos. En une seconde, je me retrouve dans ses bras. Je sens son odeur, mélange d’eau de parfum et de cigare. Il monte l’escalier, je reste la tête sur son épaule, les yeux clos. Il ouvre la porte de ma chambre et me dépose doucement sur mon lit. Je me niche contre lui, apaisée dans ses bras, comme toujours.

Réveillée en sursaut par un bruit de porte, j’ouvre les yeux. Perdue, je cherche un repère, une lueur, la forme d’un meuble qui puisse m’indiquer où je suis. Avec mes mains, je tâtonne et soupçonne une couette. D’un bond, je tente d’atteindre ma lampe de chevet. La lumière s’allume, je suis, en effet, sur mon lit, le côté resté libre de ma couette est posé sur moi. Je suis pieds nus et ma veste est sur le fauteuil. Une sensation étrange m’envahit. Je ne me souviens pas être montée me coucher. Je ne sais absolument pas comment je suis arrivée là. J’ai dû me réveiller, aller me coucher, me rendormir aussitôt et mon cerveau embué par la fatigue ne s’en souvient plus.

Je me lève et vais vers la salle de bain. Je me démaquille, me décoiffe et me déshabille. Je vais déposer ma robe sur la chaise. Je me recouche et éteins la lumière. Finalement, je me relève et vais fermer ma porte à clef, je ne voudrais pas me retrouver hors de ma chambre demain matin. Je m’allonge et reprends mon rêve là où il avait été interrompu. Je me blottis dans les bras d’Anthony. Anthony, qui m’a prise dans ses bras pour me porter jusqu’à ma chambre, a monté l’escalier. Et si ce n’était pas un rêve ? Qui alors ? Charles, le majordome ? Non, il m’aurait réveillée. Monsieur ? Non, il se serait indigné de mon attitude. Le fantôme ? Je repasse le rêve dans ma tête, la main qui me caresse, l’odeur de cigare, les bras qui me portent. Où s’arrête le rêve et où commence la réalité ? Non, je suis juste montée seule et endormie.

Je me réveille d’un sommeil agité et peu réparateur. J’ai des cernes et je bâille devant le miroir. Je me prépare, m’habille, prête à descendre, je pose la main sur la porte. Une appréhension m’envahit, je vais devoir croiser le regard de Monsieur. Il me déstabilisait déjà, mais après notre jeu de rôle d’hier, le dîner, sa main sur ma hanche, ses doigts qui me frôlent sous ma veste, je ne vais plus oser me retrouver dans la même pièce et me sens incapable de soutenir ses deux yeux bleus qui me fixent tant.

Je descends, passe par le salon récupérer mes chaussures restées sur place et rejoins les cuisines pour un petit-déjeuner bien mérité. Elles sont presque vides, beaucoup d’employés sont en congé aujourd’hui. Je me sers, choisis du pain et de la confiture avec un bol de lait chaud. C’est le petit-déjeuner que je prenais enfant. Seule à ma table, toujours embuée, je pose mes mains sur le bol qui les réchauffe, ferme les yeux et me revois un instant à la table familiale. Je ne peux m’empêcher de repenser à cette nuit et à ce rêve étrange. Comment ai-je rejoint mon lit ?

Je fais le tour de la maison, tout est normal. Les gardes sont à leur place, pas de courrier aujourd’hui, nous sommes dimanche. Je suis moi-même en congé, mais je ne peux m’empêcher de faire le parcours habituel, de me lever tôt et de vérifier que tout va bien comme chaque matin. Je passe à mon bureau sans raison particulière, cette fois-ci. J’entre et m’assieds, je prends le planning des choses à faire cette semaine et m’aperçois que plusieurs ont été rayées. Des rendez-vous de Monsieur à préparer, des dîners et un Post-it sur lequel il est noté : À ANNULER.

Claire ne m’en a pas parlé, peut-être que Monsieur le lui a demandé hier soir. Quelqu’un frappe à ma porte, mon cœur s’emballe. Charles apparaît.

— Bonjour, Allie. Je voulais te prévenir, je vais chez ma mère, je serai de retour mardi.

— Mais, tu ne peux pas. Monsieur aura besoin de toi demain !

— Non, c’est bon lorsqu’il est à l’étranger, nous pouvons partir quelques jours à tour de rôle.

— Quoi ? Mais il n’est pas à l’étranger ?

— Bien sûr que si, il me l’a dit ce matin en partant à l’aéroport. Il va au Japon pour deux semaines. Tu n’étais pas au courant ?

— Non, je dois dire que non. Mais il est parti à quelle heure ?

— Vers 7h45, je sortais les chiens. J’ai laissé un mot dans la cuisine. Tu ne l’as pas vu ?

— Non. Il a laissé un message pour moi ?

— Non, il était très pressé.

— Bon, très bien merci Charles, bon week-end.

Charles referme la porte. Au Japon pour quinze jours, mais ce n’était pas prévu. Il est parti ce matin à 7h45, je descends chaque dimanche à 8 heures. Il aurait pu m’attendre. Il aurait aussi pu me prévenir ou me laisser un mot. Mes yeux retombent sur le planning. Le voilà son mot : À ANNULER. Décidément, il est difficile à suivre.

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