On continue, Chapitre 2!

Mars: Premières semaines

5 heures du matin, mes yeux s’ouvrent sans mal. Je n’ai pas beaucoup dormi. Je n’entends aucun bruit, tout est calme. Le léger rai de lumière des lampes du jardin est visible à travers le rideau. Il ne fait pas encore jour. Je soulève la couette épaisse et pose mes deux pieds sur le sol. Je reste assise un instant, prends une grande inspiration et aidée de mes deux bras, me lève. Je passe par la douche, bien chaude, je profite et prolonge cet instant de détente en prévision d’une journée certainement fatigante. Je sors enfin, me sèche les cheveux, les coiffe en chignon, me maquille légèrement, juste un peu de fond de teint, du fard à paupières pâle et du mascara.

Je sors de la salle de bain et vais m’habiller, un pantalon noir et un chemisier blanc, je passe un gilet noir par-dessus. Je n’ai pas encore mon uniforme.

5h30, j’hésite à mettre mes chaussures ou descendre en chausson, voire pieds nus. Je reste prudente et mets mes ballerines noires. Je regarde le plan des pièces de la maison pour vérifier le chemin et descends pour le petit-déjeuner. Je traverse les couloirs encore plongés dans la pénombre, tout est calme. Je ne croise personne. Je fais appel à ma mémoire et retrouve la salle à manger des employés. Certains sont installés, je leur adresse un bonjour, pas de réponse. Une tasse de thé, des tranches de pain de mie grillées, du beurre et de la confiture de fraises, j’ai toujours adoré le thé et le pain de mie en Angleterre, croustillant, fondant. Je m’installe à l’immense table et croise le regard de mes nouveaux collègues, je leur adresse un sourire timide, mais encore une fois, ils ne me répondent pas. Ils sont très calmes, plus calmes qu’au dîner, l’heure matinale a eu raison de leur dynamisme. Je finis rapidement mon petit-déjeuner. Bien tentée par les céréales et le jus d’orange frais, je préfère m’abstenir pour aujourd’hui. Je quitte la pièce et entends l’un d’eux s’adresser aux autres.

— On pourrait être plus sympa avec elle.

— Pourquoi faire ? Dans une semaine, elle est partie !

Je m’attarde un instant dans le couloir.

— Peut-être pas !

— Mais si, elle fera comme les autres ! Et puis Claire veut le poste, on a dit qu’on l’aiderait !

— OK, j’ai rien dit. À tout à l’heure.

J’entends des pas s’approcher de la porte, j’avance rapidement, mais je ne me suis pas suffisamment éloignée pour ne pas éveiller les soupçons sur le fait que j’ai entendu leur conversation. Mon collègue me fixe, méfiant, je baisse les yeux et rougis, coupable.

De retour dans ma chambre, 5h50, je me brosse les dents, vérifie mes cheveux, mon maquillage et ma tenue. Je n’ai pas le temps de m’attarder sur ce que je viens d’entendre. 5h56, je m’assieds sur le lit et attends Marie qui doit venir me chercher à 6 heures.

Mon réveil affiche 5h59, quelqu’un frappe à la porte, je sursaute et mon cœur s’accélère. Je me lève, ouvre la porte, une dame d’une soixantaine d’années se tient debout devant moi. Elle se présente en anglais comme étant la gouvernante. Elle est vêtue d’une jupe noire descendant un peu en dessous des genoux, d’un chemisier blanc et d’une veste noire. Ses cheveux sont remontés en un chignon soigné, son maquillage est discret. Je me félicite d’avoir opté pour quelque chose d’assez similaire.

Nous descendons et allons dans un petit bureau. Pas d’insigne sur la porte, j’entre et découvre une pièce ornée d’une tapisserie crème, d’une moquette sombre, vert et rouge, d’une grande fenêtre et devant elle un bureau en bois, certainement du chêne. Les autres meubles sont également en bois. Ils ont tous le même motif floral incrusté. Deux fauteuils se font face de chaque côté du bureau. Elle m’invite à m’installer et commence à m’expliquer en quoi vont consister mon poste et ma formation durant le prochain mois.

— Comme je vous l’avais mentionné lors de notre entretien téléphonique, votre rôle principal sera d’assister Monsieur : gérer le personnel, les plannings, la vérification de leur travail, etc. Assurer une maison et des jardins propres et entretenus en tout temps et enfin organiser, préparer et veiller au bon déroulement de chaque événement. Vous devez savoir absolument tout faire dans cette maison. Le ménage, la cuisine, le jardin, connaître les points sensibles de la surveillance du domaine, intérieurs et extérieurs, connaître le personnel, les invités et surtout connaître et anticiper les besoins et demandes de Monsieur. Nous allons débuter votre formation par l’entretien. Je vais commencer par prendre vos mesures pour votre uniforme. Préférez-vous une jupe ou un pantalon?

— Je préfère un pantalon.

— Très bien, je vous ferai quand même préparer les deux, l’été vous pourriez apprécier une jupe. Vous aurez du rechange, surtout en chemisier, afin que vous puissiez vous changer plusieurs fois par jour si besoin. Il faut garder une tenue convenable en toutes circonstances.

— Merci.

— Aujourd’hui, nous allons principalement visiter la maison et les jardins, rencontrer le personnel présent et commencer par l’aspect technique du ménage. Vous savez certainement passer l’aspirateur et le balai, mais il vous faut apprendre quel produit utiliser pour quelle surface, faire les vitres sans laisser aucune trace, et ainsi de suite.

— Très bien.

— Lorsque nous aurons terminé l’entretien, nous passerons à la cuisine, vous devez connaître où se situe chaque chose, établir la liste des courses avec les cuisiniers, gérer le budget, et le plus important être capable de cuisiner parfaitement quelques plats au cas où il y aurait un besoin en cuisine. J’allais oublier et bien sûr servir les plats. Avez-vous l’habitude de cuisiner ?

— Pas énormément, non.

— Nous verrons cela ensemble, ensuite, je vous apprendrai l’essentiel du jardinage. Les jardiniers finiront votre formation après mon départ si nous n’avons pas tout vu.

Je hoche la tête.

— Et enfin, nous passerons la plus grande partie du mois à organiser l’événement prévu le samedi 27 avril. Ainsi vous apprendrez à prendre en charge la mise en place et connaître vos invités. Dans ces armoires, vous avez les fiches de chacune des personnes amenées à venir ici, elles sont à tenir à jour, et à compléter à chaque nouvel invité. Monsieur souhaite que nous connaissions bien nos convives. Vous ne pouvez pas accueillir un chef d’entreprise comme un comte.

— Non, évidemment.

— Vous devrez connaître toutes ces fiches par cœur, vous pourrez en emmener dans votre chambre, dès ce soir. Commencez par ceux prévus ce mois-ci et lors du prochain gala. Ensuite, vous complèterez votre formation au fur et à mesure. Rassurez-vous, ce sont souvent les mêmes qui reviennent. Monsieur a peu d’amis, mais les mondanités imposent d’inviter certaines personnes, que vous les appréciiez ou non. Monsieur aime que tout soit fait dans les règles.

— Je comprends.

— Le dernier aspect de votre formation, que nous verrons ensemble, concerne Monsieur. Je vous expliquerai au fur et à mesure, les points importants à connaître, ses habitudes, ses besoins, ses souhaits, ses demandes fréquentes, et également les interdictions. Monsieur souhaite avoir un résumé chaque soir de la journée écoulée. Pour l’instant, je le ferai moi-même et seule. Les dernières semaines, vous serez présente et enfin le ferez vous-même. Avez-vous des questions ?

— Non pas pour l’instant, mais je n’hésiterai pas à vous les poser lorsque j’en aurai.

— Parfait, alors allons-y, il est déjà 6h30, nous n’avons pas de temps à perdre, je vais prendre vos mesures, ensuite nous irons visiter le domaine.

Pendant que Marie prend mes mesures, je laisse mes pensées divaguer. Je n’aurai pas le temps de m’ennuyer ici. C’est exactement ce qu’il me faut.

Les mesures prises, nous partons visiter la maison. Le ciel s’éclaircit doucement derrière les nuages. Les femmes de ménage sont déjà en plein travail. Marie regarde sa montre en permanence. La visite nous prend presque une heure. Elle me détaille chaque pièce, m’explique où mène chaque porte, sur quel côté de la maison donnent les fenêtres et me présente chaque personne que nous rencontrons, le personnel comme les quelques portraits sur les murs. Nous arrivons près des portes qui donnent sur le jardin. Marie regarde sa montre : 7h45.

— Monsieur commence son jogging, actuellement il doit avoir avancé sur la partie droite du jardin, nous allons emprunter le même chemin.

Nous avançons, elle m’explique les garages, en réalité d’anciennes écuries. Nous entrons dans celui des invités qui est vide, celui des employés où de nombreuses voitures modestes et plusieurs motos sont entreposées.

— Votre voiture va être nettoyée aujourd’hui.

En effet, elles sont toutes brillantes sauf la mienne. Les nombreux kilomètres sous la pluie auront eu raison de la propreté de ma carrosserie.

Et enfin, le garage de Monsieur, de magnifiques voitures les unes à côté des autres, une Ferrari rouge, une Porsche grise, une limousine et quelques-unes dont je ne reconnais pas la marque.

— Monsieur n’a que quelques véhicules, il n’est pas collectionneur.

J’aimerais connaître le prix de ces « quelques véhicules ». Nous ressortons, Marie regarde sa montre. Nous traversons les chemins, je vois les pelouses impeccables, les fleurs magnifiques tandis que le printemps n’est pas encore là. Nous approchons une petite maison, une première dépendance pour les invités, plus loin, une seconde, les jardiniers et femmes de ménage dorment là-bas. Nous continuons, et entrons dans les écuries, deux chevaux y habitent à temps plein.

— Ce sont deux pur-sang, Miss Wendy et Millésime. Monsieur fait du polo et parfois de la chasse à courre, me précise-t-elle.

Nous arrivons à l’orée d’une petite forêt, nous suivons la courbe du chemin et laissons le bois derrière nous. Le domaine s’étend sur plusieurs hectares. Nous voilà finalement face au château. Maintenant, il fait jour et un rayon de soleil perce les nuages, il tombe sur le toit. J’observe ce domaine immense, les pelouses magnifiquement vertes et profite du paysage, je laisse mon regard aller à sa guise. C’est alors que j’aperçois une silhouette au loin qui nous précède, il court faisant face à sa demeure. Monsieur est sportif. Un petit vent frais me caresse la joue. Je frissonne et rejoins Marie qui est déjà quelques mètres devant moi. Nous continuons et finissons par longer les murs afin d’arriver sur le devant du château, nous rencontrons le garde à l’entrée. Marie m’explique que même s’il n’y a jamais eu d’incident, Monsieur préfère que les portes soient gardées.

Nous finissons le tour du terrain et rentrons par la petite porte de la buanderie sur le côté du grand escalier de pierre. Marie nettoie ses chaussures et m’invite à faire de même. Elles ne sont pas très sales grâce au sentier orné de petits cailloux gris, mais le « parfaitement propre » est de rigueur ici.

Je regarde ma montre, il est 8h45. Nous avons mis une heure à faire le tour du jardin et autant pour la maison. Marie me propose un thé, j’accepte volontiers. Le vent est frais et l’air est humide, j’ai les doigts gelés. Nous arrivons dans les cuisines et dix minutes plus tard, nous repartons.

Il est 9 heures, nous commençons le ménage. Marie me montre où se situe l’aspirateur de cette pièce. Avec une telle maison, des placards dissimulés un peu partout renferment les ustensiles nécessaires à l’entretien. Nous commençons par un des salons. Marie m’indique que chaque salle est nettoyée de la même manière et avec les mêmes produits. Elle m’explique les horaires à respecter en fonction des habitudes de Monsieur, il ne faut pas le déranger et s’adapter à son emploi du temps comme de petites mains invisibles.

L’heure du déjeuner arrive. Mes genoux sont rouges, mon dos me fait souffrir, j’ai mal aux bras. Marie quant à elle, semble en pleine forme. Quelque part, cela me rassure, je m’y habituerai certainement. Nous prenons notre repas rapidement et seules, dans une salle à manger encore vide et poursuivons ensuite ma formation. Encore plus de moquettes à aspirer, de vitres à nettoyer, de meubles à dépoussiérer, de bois à cirer et de lustres à faire briller.

Je remarque que nous ne sommes que deux à chaque moment de la journée. Comme si ma formation était secrète. Pas une seule fois, nous ne croisons Monsieur. Le soir venu, Marie m’annonce que notre journée de ménage s’arrête là. Il est 17 heures. Elle m’invite à aller me reposer si je le souhaite et à aller dîner. Elle me donne rendez-vous à 18h30 dans son bureau.

De retour dans ma chambre, j’ai l’impression de l’avoir quittée depuis une semaine. Je vais dans la salle de bain, me rafraichis un peu et ne peux m’empêcher de m’allonger quelques instants sur mon lit. Je ferme les yeux, et les rouvre en sursaut, 17h45, je dois aller dîner. Je me lève difficilement et retrouve mon chemin vers les cuisines. Marie n’est pas là. Personne ne répond à mon « bonsoir ». Je décide de m’installer seule à une table. Ils m’ignorent, très bien, autant leur rendre la tâche plus facile. Une soupe bien chaude réchauffe mon cœur et mon esprit fatigués. 18h25, je pars rejoindre Marie dans son bureau. Fière d’avoir trouvé sans m’être égarée. Souriante, je frappe à la porte.

Marie vient m’ouvrir, m’offre de m’installer face à elle et m’explique le programme du lendemain. Mon cerveau ne retient qu’un mot : Ménage.

Elle me confie des fiches, j’y vois des noms : Mr Adams, Mrs Bradford,… Je dois commencer à les étudier ce soir. Marie me les donne dans leurs boîtes, il y en a environ deux cents, « seulement », d’après Marie.

19h30, je sors de son bureau, mon futur bureau, et me dirige vers ma chambre, les mains pleines de boîtes, elles-mêmes pleines de noms. Je m’installe sur le fauteuil à côté des fenêtres, pose les boîtes et en ouvre une. Elle m’a donné la liste des invités du prochain événement. Je prends la fiche correspondante au premier nom.

Mr Hadrien Williamson : friends since college

CEO of a Telecom Company

Married to Diana

Two children: Eleonore (1999) and Henry (2002)

 

Je lis quelques fiches, tente de retenir les informations annotées sur chacune d’entre elles. Je remarque que seuls titres, fonctions et situations familiales sont indiqués, ainsi que quelques brèves informations sur les enfants. Je suis soulagée, elles devraient prendre peu de temps à apprendre, mais je ne connaîtrai pas réellement les invités avec ces descriptions sommaires.

20h30, la fatigue commence à se faire sentir, je décide de me faire couler un bain. J’ai vu ce matin, en ouvrant un placard, des billes de savon ainsi que du bain moussant. Deux parfums sont à ma disposition, pêche et fraise. Je choisis fraise. L’odeur de la pêche me rappelle trop de souvenirs avec Anthony que j’essaie d’oublier. L’arbre magique pendu à son rétroviseur avait cette odeur, ses habits en étaient parfumés. Je chasse cette pensée et ouvre les robinets. Je laisse l’eau couler. J’éteins le plafonnier et ne laisse que les petites lumières au-dessus des deux vasques. Quelques minutes plus tard, je me glisse dans l’eau très chaude comme sous une couette. Je ferme les yeux et laisse mes muscles se relâcher. Mes douleurs s’amenuisent peu à peu, je me détends.

Mes idées s’échappent et je me vois descendre l’escalier majestueux, pieds nus et vêtue d’une robe somptueuse. Il est là, à la porte d’entrée, m’attend les yeux pleins d’étoiles. Il me manque, je sais que j’ai pris la bonne décision, mais je ne peux m’empêcher de penser encore à lui. Une larme rejoint l’eau chaude de mon bain et je décide qu’un petit rêve ne peut pas me faire de mal. Cette robe est magnifique, Anthony est lui-même très beau dans un costume noir. La limousine nous attend dehors, il m’ouvre la portière, je m’assieds avec élégance. Le chauffeur nous conduit, je déguste une coupe de champagne et me tourne vers mon compagnon de rêve. Mais il ne s’agit plus de l’homme que j’aime, mais de Monsieur. Il me regarde, il s’approche, ses yeux bleu-gris me fixent puis se ferment et je sens ses lèvres chaudes se poser sur les miennes. D’un bond, j’ouvre les yeux, les lèvres chaudes n’étaient autre que l’eau venue recouvrir les miennes, au fur et à mesure que mon corps glissait. Je décide de sortir du bain, je m’endors, ce n’est pas prudent. Je sors de l’eau et vide la baignoire, j’y laisse mes douleurs et mes rêves, aussi étranges soient-ils.

Quelques minutes plus tard, je suis dans mon lit. Je ferme les yeux, le même rêve revient à mon esprit, je le chasse et m’endors après quelques instants.

Je me réveille vers 2 heures, j’ai faim. J’hésite et finalement me décide à sortir de mon lit et à me rendre aux cuisines. Mon estomac de Française n’est pas encore habitué à dîner si tôt. Habillée d’un pantalon ample rouge et blanc et d’un sweat noir, je descends pieds nus, éclairée par la lumière de mon portable. J’espère ne croiser personne, je ne suis pas certaine d’avoir le droit de déambuler dans les couloirs la nuit et encore moins dans cette tenue peu professionnelle. J’avance dans la pénombre et tandis que j’arrive à quelques mètres de la cuisine, j’entends un bruit derrière moi. Je sursaute et me retourne d’un bond, personne. Je continue mon chemin, arrivée aux portes de la cuisine, je sens comme une présence derrière moi, je me retourne à nouveau, mais ne vois toujours personne. J’entre, allume et referme la porte aussitôt. J’ouvre les placards, le réfrigérateur, rien ne me tente. Je prends finalement un morceau de pain et quitte la pièce avec précaution. J’éclaire le couloir de chaque côté, personne. Je me dirige rapidement vers l’escalier et manque de rater une marche, il me semble avoir de nouveau entendu un bruit. Ou est-ce mon pied lorsqu’il a heurté la marche ? J’accélère, regarde par-dessus mon épaule plusieurs fois et arrive enfin dans ma chambre. Je mange mon morceau de pain et me rendors difficilement jusqu’au lendemain, en laissant la lumière de ma lampe de chevet allumée.

Le samedi commence dès 6 heures par ma formation concernant le nettoyage des lustres. Tâche délicate puisque la hauteur ne rend pas les choses faciles. Je passe ensuite l’après-midi à polir les couverts et autres décorations en cuivre, étain et argent. Je ne peux m’empêcher de penser que tout cela est très vieillot et mériterait un petit relooking plus moderne. Marie est très silencieuse en dehors des informations techniques et lorsque j’ai, malgré moi, commencé à chantonner doucement, elle m’a vite demandé de travailler en silence. L’heure du dîner est finalement arrivée, je me suis assise seule à la même place qu’hier soir, j’ai mangé rapidement, en écoutant mes collègues parler de leur sortie du soir. Au moment de quitter la pièce, je leur adresse un bonsoir n’attendant aucune réponse, mais contre toute attente, l’un d’entre eux m’interpelle.

— Hey ! Tu veux venir avec nous au pub ce soir ? propose Ian, le cuisinier.

— Oui, pourquoi pas.

— OK, rendez-vous à 19h15 dans l’entrée.

— OK, j’y serai.

Je suis agréablement surprise et souris en quittant la pièce, pensant que les choses s’améliorent. Mais je redescends vite de mon nuage, lorsque je les entends rire aux éclats tandis que je ferme la porte. Je me prépare sans trop y croire, m’attendant au pire, mais bien décidée à leur montrer qui je suis. Je suis presque prête quand mon portable affiche 19h, le rendez-vous est dans 15 minutes, je m’assieds sur le lit. J’entends du bruit dans l’entrée puis des voitures qui passent en dessous de ma fenêtre, je m’approche et vois mes collègues qui s’éloignent, agitant les bras par leurs vitres en guise d’au revoir à mon intention. Je pose ma veste sur le fauteuil, me rassois sur le lit et laisse échapper une larme. Je prends mon téléphone portable et envoie un SMS à Laure.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Pas de réponse. Je le garde dans les mains, les yeux dans le vague, j’attends une minute, puis deux, puis cinq, toujours pas de réponse. Je me lève, vais dans la salle de bain, me démaquille et me mets en pyjama. 19h30, je suis assise dans mon lit. Nous sommes samedi soir et je regrette mon choix. Je meurs d’envie d’envoyer un SMS à Anthony, mais je l’imagine avec Anna, et m’abstiens. Je ne veux pas paraître désespérée même si c’est exactement l’état dans lequel je me trouve. Mon portable émet un léger bip, Laure me répond, j’espère pouvoir me confier à elle pour égayer ma soirée.

— Je suis en famille, on se parle lundi ?

— OK, bon week-end.

J’enfouis ma tête dans l’oreiller et pleure de toutes mes forces. Ce n’est pas le renouveau que j’espérais. Je m’endors difficilement, je me pose beaucoup de questions sur les raisons de mon départ et tente de me convaincre de tenir encore quelque temps ici. Je ne veux pas vivre un échec professionnel après mon échec sentimental. Ça ne ferait que confirmer ce que pensait mon entourage. Ils m’ont tous déconseillé de partir, je fuyais Anthony, j’arrêtais mes études à cause de lui, j’étais la seule enthousiaste par ce départ précipité. Revenir si tôt confirmerait ce que mes parents et mes amis me disaient. Seule Laure m’a soutenue, mais je sais qu’elle était d’accord avec le reste de mes proches.

Je passe toute la journée du dimanche dans ma chambre mis à part pour les repas. Je descends tardivement le midi comme le soir afin de ne pas croiser mes collègues dans la salle à manger. J’ai lu toutes les fiches deux fois. J’ai fait une sieste pour récupérer de ma nuit agitée, appelé mes parents quelques minutes pour ne pas ruiner mon forfait en tentant de sembler enjouée par cette nouvelle expérience et me suis ennuyée à mourir le reste du temps en étant presque pressée pour la première fois de ma vie que lundi arrive afin d’avoir une occupation.

Cela fait maintenant une semaine que je suis ici. Cette première semaine a été marquée par le ménage, les courbatures, les douleurs au dos, la fatigue et beaucoup d’informations à retenir. Je n’ai jamais croisé Monsieur, je ne l’ai aperçu qu’au loin par la fenêtre lors de son jogging matinal. Je ne croise mes collègues que lors du petit-déjeuner et du dîner. Ils m’ignorent, j’en fais de même. Je me sens tout de même assez seule. Je tente de ne pas être touchée par leur conduite, mais je ne compte pas me laisser impressionner ou décourager par ce genre d’attitude puérile. La seule personne avec qui j’ai des échanges est Marie, mais ils ne concernent que ma formation dont elle s’occupe elle-même. J’apprends beaucoup de choses techniques sur l’entretien d’une maison, mais je m’attendais à autre chose en arrivant ici. Les jours défilent vite et finalement une routine s’installe dans les tâches que j’exécute, dans mes activités quotidiennes et dans ma solitude. Ma seule bouffée d’oxygène est Laure, fidèle à elle-même. Tous les soirs, lorsque je rejoins ma chambre, je découvre des messages envoyés sur mon portable, des photos de ce qu’elle a mangé, de nos amis, en train de trinquer à ma santé, même un selfie d’elle à la bibliothèque. Il faut dire que je l’ai laissée dans un beau pétrin en quittant l’Université, du jour au lendemain. Nos dossiers ne sont pas terminés et elle est maintenant seule à travailler dessus.

— J’ai besoin de tes compétences, ma poulette ! T’es dispo quand pour un Skype ?

— Je n’ai pas accès à internet pour l’instant, mais dès que ma boss est à la retraite, je pourrai me connecter comme je veux. Je suis désolée, tu vas devoir attendre deux semaines encore. Ça ira ?

— Je vais me débrouiller d’ici là, t’inquiète ! Comment ça se passe dans ton château, toujours aussi glauque ?

— Oui, mes collègues m’ignorent toujours et je ne croise jamais le patron.

— Sympa l’ambiance ! T’es sortie un peu ?

— Non, il pleut tout le temps, c’est déprimant !

— Je vais pas enfoncer le clou, mais t’aurais dû rester avec moi ! On s’en fout qu’Anthony soit un salaud. On se serait éclatées toutes les deux comme au bon vieux temps, on serait sorties, t’aurais retrouvé un mec, et t’aurais oublié l’autre con.

— Merci de me remonter le moral !! Tu sais que j’avais besoin de partir un peu. Et puis, si les choses ne s’arrangent pas, je rentrerai. Ne dis rien à mes parents, stp, je leur dis que tout va bien. J’ai vraiment pas besoin de leur morale en ce moment.

— Pas de soucis, tout va bien dans le meilleur des mondes pour leur bébé parti se jeter dans l’antre de la bête !

— Ah,ah,ah, très drôle ! Allez bonne nuit ma Laurette !

— Bonne nuit, Cendrillon !

Cette nuit-là, je tente à nouveau une sortie vers la cuisine. Mon estomac crie famine et je ne compte pas laisser quelques craquements me faire mourir de faim. Je m’éclaire de la lampe torche de mon téléphone portable. Arrivée en bas des escaliers, pas de bruit, pas de fantôme. J’arrive légèrement moins tendue, attrape un morceau de pain et repars, je n’ai pas très envie de traîner ici. Je fais rapidement les quelques mètres qui me séparent de l’escalier et crois voir une ombre se déplacer furtivement derrière moi. Je monte l’escalier à toute vitesse et m’enferme dans ma chambre. Comme si une serrure pouvait empêcher un spectre de passer. J’allume toutes les lumières de ma chambre et de la salle de bain. Je lutte afin de rester éveillée et succombe finalement. Je me réveille vers 5 heures, les lumières sont restées allumées toute la nuit. Je me lève difficilement, aujourd’hui, je vais assister au petit résumé que Marie fait tous les jours en fin d’après-midi à Monsieur. Je vais enfin le voir en face à face pour la première fois depuis mon entretien, il y a déjà deux semaines.

La journée passe et nous voilà devant le fameux bureau vert. Marie sonne.

— Come in !

Nous entrons, elle avance de quelques pas, je la suis, elle s’arrête face à Monsieur et attend qu’il l’invite à parler. Lorsqu’il lui fait signe, elle explique, en anglais, le déroulement de la journée.

— Nous avons poursuivi la formation d’Allie, nous avons surtout vu l’aspect administratif aujourd’hui, planning, gestion du personnel et du budget notamment pour les cuisines. Les femmes de ménage ont effectué toutes les tâches prévues pour la journée, les jardiniers également. Rien à signaler du côté des gardes. Nous avons reçu de nouvelles réponses pour l’événement d’avril. Nous serons très certainement une quarantaine. Nous allons rapidement passer à cet aspect de la formation d’Allie afin qu’elle sache organiser les soirées prévues. Avez-vous des questions, Monsieur ?

— Non, vous pouvez disposer.

Il n’a pas levé la tête un seul instant, en pleine étude de je ne sais quel document. Pourquoi demander un tel résumé s’il n’écoute pas ? Nous repartons aussitôt et Marie me dit que notre journée s’arrête là. Je retourne dans ma chambre, j’irai dîner à l’heure française, au moins je ne croiserai personne.

Une semaine, deux semaines, un mois, le temps est finalement passé assez vite. Depuis deux semaines, je fais le rapport de la journée chaque soir dans le bureau de Monsieur, d’abord avec Marie et seule depuis son départ, il y a deux jours. Je suis très impressionnée par Monsieur. Je ne reste que quelques minutes, mais je me sens stressée comme un acteur avant une représentation. J’ai les mains moites, je les garde derrière mon dos afin qu’il ne s’aperçoive pas qu’elles tremblent. Il n’est pas méchant, en fait, il parle peu, il m’écoute seulement, enfin, je pense. La plupart du temps, il reste les yeux rivés sur ses dossiers, c’est d’ailleurs la situation que je préfère. Je perds mes moyens lorsque ses yeux me fixent, son regard perçant me déstabilise. Hier, lors de mon premier rapport de journée, seule, il m’a adressé la parole pour la première fois depuis mon entretien, il souhaite que nous échangions en français. J’avais répété mon texte en anglais et étais un peu déçue, pour une fois que j’ai l’occasion de dire quelques phrases dans ma longue journée de solitude, je dois les dire en français. J’ai eu un peu peur du départ de Marie, mais finalement, mes collègues, qui m’ignorent toujours, connaissent tellement bien leur poste qu’ils n’ont pas besoin d’être dirigés. J’ai la chance qu’ils soient très respectueux de Monsieur, ils semblent vouloir bien faire leur travail pour le satisfaire pleinement. Je n’ai quasiment pas besoin d’intervenir. En ce qui les concerne, je ne sers qu’à vérifier que tout est fait et bien fait, nos échanges sont donc limités au minimum. Finalement, la situation est moins difficile à gérer que je ne pouvais l’imaginer. Une routine s’est installée et leur attitude à mon égard en fait partie. J’organise mes heures de repas en fonction des leurs et ne leur adresse la parole que pour des besoins professionnels, ça semble convenir à tous. Je pense qu’ils sont surpris de me voir tenir, ils ne me donnaient pas une semaine, pourtant un mois est passé, ma période d’essai est terminée et je suis maintenant leur responsable, qu’ils le veuillent ou non.

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