Chapitre 5: Juin Premier Ministre

Je n’ai jamais aimé le shopping, ça ne m’amuse pas. Je fais souvent le tour du magasin, regarde rapidement, frôle quelques tissus et repars, la plupart du temps sans essayer. Ce qui m’ennuie le plus, c’est justement l’essayage : se déshabiller, essayer, se rhabiller. Mais ce magasin est différent, les vendeuses sont à mon service. Je m’installe dans la cabine et elles m’apportent ce dont j’ai besoin. J’essaie plusieurs robes et repars avec LA robe qu’il me faut.

Un repas avec David Cameron, le Premier ministre mérite une robe à la hauteur. J’opte, sur les conseils de la vendeuse, pour une longue robe gris perle avec un bustier et une légère traîne. Ornée de lacets dans le dos, une fermeture éclair, dissimulée dans les coutures, la rend plus pratique. Je prends l’étole, les chaussures, la pochette pour compléter le tout et une guêpière pour affiner ma silhouette. Je dépasse les 300£, tant pis, le reste sera à mes frais. Je lui demande une facture séparée pour la guêpière.

Au moment où je règle la robe, la vendeuse me dit :

— Il sera content que vous ayez choisi celle-ci, elle marque une pause et poursuit, elle est très belle et vous va parfaitement !

Je souris et prends mes paquets.

Il y a déjà quasiment deux mois, j’ai décidé de me mettre au sport, non pas que je ne fais pas assez d’efforts avec le ménage et autres tâches physiques, mais courir me détend. J’y vais le matin ou le soir en fonction de mes journées, dans le jardin ou sur les tapis de la salle de sport en fonction de la météo. Je commence à voir les effets sur ma silhouette. J’ai déjà un peu plus de force dans les bras et les jambes, et j’ai perdu un peu de ventre. Pourtant, je mange plus qu’avant, mais rien dont mon corps n’ait pas besoin pour les longues journées de travail. Je peux maintenant me permettre de porter une robe claire sans avoir à rentrer le ventre, bien sûr la guêpière que j’ai achetée me permettra de gommer les petites imperfections restantes.

Ce jour-là, je rentre du magasin mes paquets à la main et vais les déposer dans ma chambre avant de reprendre le travail.

Mon téléphone vibre.

— Vous avez acheté votre robe ?

— Oui Monsieur.

— J’aimerais la voir.

— Voulez-vous que je la descende pour le rapport de ce soir ?

— Non, j’aimerais la voir sur vous.

— Maintenant ?

— Oui.

Je suis très surprise de sa demande et ne sais pas quoi en penser. Je ne réponds pas de suite. Il doit se douter de mon étonnement et continue.

— Vous comprenez, vous allez rencontrer le Premier ministre. Je veux m’assurer que votre tenue est adéquate.

— Très bien, laissez-moi le temps de la mettre et je vous rejoins dans votre bureau.

Je me déshabille et enfile cette magnifique robe, les chaussures, l’étole. J’hésite et prends finalement la pochette avec moi, j’y glisse le téléphone. Monsieur veut voir la tenue uniquement, mais je passe dans la salle de bain remonter mes cheveux en un joli chignon, et ajouter un trait de crayon gris sur mes paupières. Je sors ma boîte à bijoux et opte pour une paire de boucles d’oreilles longues et pour un joli collier ras de cou en or blanc.

Très stressée, je descends le grand escalier, tout en soulevant légèrement ma robe d’une main. Je me sens princesse, un instant. Cendrillon va au bal, ce soir. J’arrive devant le bureau de Monsieur et attends un instant. Une boule de stress a envahi mon estomac. Je prends une grande inspiration, à quoi bon être aussi stressée juste pour lui montrer une robe. Mes jambes tremblent légèrement, je suis plus angoissée que lors de l’entretien d’embauche.

— Je suis content que vous ayez choisi celle-ci !

Je me retourne, surprise, par sa voix d’abord. Depuis combien de temps m’observe-t-il ? Ensuite par cette phrase, la même que celle de la vendeuse. Il est adossé au mur du salon, un verre à la main, juste à quelques pas de moi. Je balbutie, timidement.

— Vous n’êtes pas dans votre bureau, Monsieur.

— Non, en effet ! Je disais, je suis content que vous ayez choisi cette robe. Elle vous va à ravir !

Il me sourit.

— Merci Monsieur. Est-ce qu’elle conviendra à l’événement ?

— Parfaitement.

— Puis-je aller me changer ?

— Vous pouvez.

Je pars maladroitement, je sens son regard me suivre et n’ose me retourner. Je monte les marches, je l’aperçois qui me fixe, toujours adossé au mur. Arrivée en haut de l’escalier, mon téléphone vibre.

— Vous avez pris une pochette pour votre téléphone ?

— Oui.

— Plus de secrets, alors ?

Secrets ? Parce que c’est moi qui ai des secrets ?

— Non, Monsieur.

— Vous devrez m’accompagner lors de l’apéritif. Mais promis je vous libère pour le repas. Je ne voudrais pas que vous soyez mal à l’aise.

— Vous accompagner ? En tant que votre « épouse parfaite » ?

Je reprends ses termes prononcés lors de notre thé sur la terrasse.

— Oui, j’en ai bien peur, mais juste pour l’apéritif.

Je n’ai pas le temps d’écrire une réponse.

— S’il vous plaît, Allie ?

Il enchaîne.

— Aucun contact, promis.

— Très bien, mais ce n’est toujours pas une bonne idée.

— Je vous revaudrai cela.

Je retourne travailler et le retrouve pour le rapport dans son bureau, quelques heures plus tard. Comme si rien ne s’était passé, il me regarde à peine et ne répond pas. Je prends congé.

Le lendemain, j’apprends que le mari d’Elizabeth est enfin remis sur pied. Je la convoque dans mon bureau.

— Comment va votre mari ?

— Mieux, bien mieux, merci.

— Et votre fils ?

— Il est retourné à l’école, la vie reprend son cours.

— Tant mieux, tant mieux. J’en suis ravie. Elizabeth, j’ai deux choses pour vous, la première, Monsieur aimerait proposer un emploi à votre mari. Il aimerait le rencontrer en entretien.

— Vraiment ? me demande-t-elle surprise.

— Oui vraiment. Ne vous emballez pas, il s’agit d’un entretien. Il aimerait savoir si nous sommes en mesure de proposer un poste correspondant aux compétences de votre époux. Ça ne signifie pas qu’il va forcément lui offrir une place.

— Je comprends, mais c’est déjà une chance inespérée. Je vais lui en parler, mais considérez qu’il est bien évidemment d’accord.

— Super, est-ce qu’il peut venir demain vers 10 heures ?

— Bien sûr, il sera là.

— La seconde chose que j’ai, c’est un petit cadeau d’anniversaire en retard pour votre fils.

Je lui tends une enveloppe. J’ai décidé de lui donner un peu d’argent, pour qu’elle puisse offrir à son fils, le vélo dont il rêve.

— Je ne peux pas accepter, proteste-t-elle les yeux rougis.

— Bien sûr que si, ça me fait plaisir, j’insiste, émue à mon tour.

— Merci, Allie, pour tout.

— Je compte sur votre mari demain matin, dis-je en reprenant mes esprits.

— Aucun problème, il sera là !

— C’est parfait, excellente journée à vous, Elizabeth.

— À vous également, Allie, répond-elle un sourire radieux aux lèvres.

Comme convenu, son mari passe la porte à 9h45 le lendemain, je l’accueille personnellement. Je tente de le rassurer, mais suis moi-même très nerveuse. J’espère que l’entretien se passera bien. Je l’accompagne jusqu’au bureau de Monsieur et lorsqu’il nous invite à entrer, le présente et les laisse seuls comme prévu. Une vingtaine de minutes plus tard, mon téléphone vibre.

— Préparez un contrat pour Monsieur Haler, je vous prie.

— Bien, Monsieur.

— Il commencera dès le premier lundi de juillet, vous serez bien sûr en charge de sa formation.

— Bien entendu. À quel poste, Monsieur ?

— Monsieur Haler sera un homme à tout faire. Sa polyvalence nous permettra de pallier les absences ou surcharges de travail éventuelles.

— Parfait, je me charge du contrat dès aujourd’hui.

— Merci, Allie.

— Merci à vous, Monsieur.

Notre échange de messages s’arrête là, mais j’aimerais tellement lui dire à quel point je suis fière de lui. Je souris en me rendant compte de l’excentricité de ce sentiment.

Quelques jours plus tard, c’est le soir du dîner, tout est prêt. Je vais m’habiller. Il est l’heure, je descends l’escalier et le vois arriver depuis le couloir. Il me regarde, me sourit. Je lui réponds. Il m’attend en bas des escaliers et me propose son bras.

— En gage de paix, puis-je vous proposer mon bras ?

— Gage de paix ?

— Je ne veux plus que vous soyez fâchée comme la dernière fois.

— Vous l’aviez mérité, Monsieur.

— Très bien, je l’admets. Acceptez-vous mon bras ? Promis, ce sera le seul contact, ce soir.

— J’accepte, Monsieur.

David Cameron arrive. Je suis impressionnée. Monsieur me présente comme son « amie », nous discutons quelques instants. Je vis un rêve : une maison magnifique, des invités de la haute société, du champagne somptueux, une robe sublime et un cavalier plus qu’élégant.

Je profite de ce moment en essayant tant bien que mal de garder les pieds sur terre. Monsieur Williamson est également là. Il vient à ma rencontre. Je l’apprécie et je sens que c’est réciproque. Il est gentil avec moi. Je pense qu’il comprend que je suis intimidée par tout cela.

— Dorian a vraiment de la chance de vous avoir, je ne sais pas s’il en est conscient !

— Merci, je pense qu’il le sait.

Monsieur me regarde depuis le milieu du salon. Je me décale légèrement afin de ne plus croiser son regard, je ne veux pas me laisser déconcentrer.

— C’est merveilleux qu’il ait enfin trouvé quelqu’un. Et vous me semblez être une bonne personne, douce, attentive, aimante.

Je souris, les joues légèrement rouges, alors qu’il poursuit.

— C’est tout ce dont il a besoin. Vous savez après tout ce qu’il a traversé comme épreuves.

Je hoche la tête, je n’ose pas répondre, je ne voudrais pas qu’il s’aperçoive de notre supercherie. Il continue.

— Faites surtout bien attention de ne pas rencontrer son frère !

Il rit, je ne sais pas pourquoi. J’essaie depuis plusieurs semaines d’étoffer les fiches de ses amis, mais je n’ai jamais cherché Monsieur sur internet, je ne connais rien de sa vie. Mais maintenant que j’y pense, il n’y a eu aucun repas de famille, aucun anniversaire. Un frère, je ne savais pas. En fait, je ne sais rien de lui.

Charles ouvre la porte et invite les convives à avancer dans la salle de réception, pour le dîner. Monsieur me cherche du regard et me fait un signe de tête. C’est mon signal, je peux partir. Je m’excuse auprès de monsieur Williamson.

— Comment ça ? Vous ne restez pas dîner avec nous ?

— Non, je ne peux pas.

— Mais si, voyons. Déjà la dernière fois, vous nous avez manqué ! Restez Allie !

— Non, vraiment, excusez-moi, mais j’ai déjà pris un engagement.

— Annulez !

Il sourit.

— Dorian, Allie ne veut pas se joindre à nous !

Monsieur, en pleine discussion avec Samantha, l’épouse du Premier ministre, se retourne et me scrute. Je hausse les épaules à son attention, je ne suis pas responsable de ce qui se passe.

Monsieur se rapproche et s’adresse à moi en français, lentement comme pour être compris de ses convives anglophones.

— Mais oui, Allie, joins-toi à nous !

Il me tutoie, une nouveauté. Ah oui, c’est vrai, je suis sa compagne fictive. Il vient de me demander de rester, je suis coincée. Il me fixe, j’hésite. Il se retourne et indique à Claire, qui passe à proximité, de rajouter mon couvert.

— Voilà, problème résolu !

Ils partent en discutant, je m’approche maladroitement de la table, retrouve Monsieur, galant, il m’installe.

Le repas se passe sans encombre. J’écoute poliment leurs discussions politiques et me sens presque invisible, ce qui me convient parfaitement. Après tout, je ne devrais pas être là. Mais c’est sans compter sur la curiosité de monsieur Williamson pour la petite Française que je suis.

— Allie, que pensez-vous de la politique ? s’intéresse-t-il.

— Je n’en pense pas grand-chose, ce n’est pas un sujet qui me préoccupe énormément, je dois bien l’avouer. Ce n’est peut-être pas très bien, je devrais certainement étudier tous les programmes en détail lors des élections, écouter les débats entre les candidats à la télévision. Je vote, mais le reste m’intéresse peu. Pour moi, ils sont de toute façon, tous les mêmes, en tout cas, la plupart. Il faut être sacrément égocentrique et naïf pour se croire capable de diriger tout un pays. Qui peut prétendre avoir les compétences pour de telles responsabilités ? À combien de dilemmes et autres situations ingérables font-ils face ? Comment choisir la bonne solution pour résoudre une crise économique ou autre ? Bien sûr, ils doivent avoir des études qui leur sont fournies pour les éclairer, mais aucun recul, aucun moyen d’imaginer sur le long terme s’ils ont choisi la bonne option. Combien de millions de personnes dépendent de leur seule décision ? Je pense également qu’il n’est pas possible, lorsque l’on rentre dans ces hautes sphères, de rester honnête. Il est certainement nécessaire pour diverses raisons, pas toujours très louables, de faire des compromis et de passer des accords avec des personnes peu recommandables, des chefs d’État avec lesquels il n’est pas très bon de s’afficher, des hommes d’affaires peu intègres, des patrons de banques voyant surtout leurs intérêts, et j’en passe. Bref, pour les politiciens, je suis une voix parmi tant d’autres et pour moi, ils ne sont que des personnes comme les autres, juste un peu plus floues que les autres.

J’ai regardé chacun d’entre eux, tour à tour, durant mon petit monologue, excepté Monsieur assis à ma droite, certes cela m’aurait demandé un mouvement de tête important, mais pas infaisable. En réalité, je n’avais pas envie de croiser son regard, comprendre ses pensées, anticiper sa réaction à mes quelques mots sortis impulsivement devant l’homme politique le plus important du pays, actuellement. J’entends quelqu’un se racler légèrement la gorge, l’ambiance s’est refroidie soudainement.

— Je comprends votre point de vue. La politique et les politiciens peuvent en effet être très flous, perçus de l’extérieur, parfois même pour moi, je dois bien l’avouer, me répond simplement David Cameron, lui-même, comme pour me sauver d’une situation délicate, moi, qu’il ne connaissait pas, il y a encore deux heures de cela.

L’ambiance se détend et les hommes reprennent la main, sur le sujet politique. Je suis sauvée. Les épouses, en règle générale, ne parlent pas beaucoup durant cette partie du repas. Et puis, vient le sujet des enfants, leurs visages s’éclairent, Thomas est à Oxford, George part à Cambridge à la rentrée…

Le dîner se termine, nous restons à table pour le dessert et les cafés. Pas de départ vers les salons ce soir. Les convives quittent la maison. Monsieur et moi nous retrouvons finalement seuls dans l’entrée. Un silence plus long qu’à l’accoutumée change l’ambiance de la soirée en une sorte de gêne.

— Allez vous coucher, Allie. Vous finirez demain. Je ne voudrais pas que vous vous endormiez sur mon sofa.

Il sourit. Je rougis.

— Très bien. Bonne nuit, Monsieur.

— Bonne nuit, Allie.

Je m’éloigne et commence à monter l’escalier.

— Allie !

— Oui, Monsieur ?

— Inutile de fermer votre porte à clef, ce soir.

Il me sourit, les yeux pleins de malice et s’éloigne. Décidément, il joue avec mes nerfs. Il sait que j’ai fermé la porte la dernière fois. Il devait être encore dans le couloir. C’est peut-être comme cela qu’il a su que je ne dormais pas.

Je me couche et m’endors la tête pleine d’images. Je vois Cendrillon et ses souris. Je vois Monsieur qui me porte jusqu’à ma chambre.

Je suis réveillée par mon téléphone qui vibre sur ma table de chevet. J’ai oublié de l’éteindre, ma ligne directe avec le prince charmant.

— Vous étiez parfaite ce soir.

3h14, il ne dort pas. J’ouvre difficilement les yeux, hésite et réponds.

— Merci, Monsieur.

— Vous ne dormez pas ?

— Plus.

— Excusez-moi. Je pensais que votre téléphone serait éteint.

— Ce n’est pas grave.

— Cette robe vous allait à la perfection. Vous étiez très élégante.

— Merci. Je vais finir par m’habituer à vos compliments, Monsieur.

— Vous les méritez.

— Vous m’avez encore mise dans une position délicate, ce soir. Monsieur Williamson me parlait de votre vie. Je ne savais pas quoi répondre.

— Que vous a-t-il dit ?

— Rien de précis, mais s’il m’avait posé des questions, je n’aurais pas su quoi répondre et nous aurions été démasqués.

— Très bien, je vous dirai ce dont vous avez besoin.

— Non, ce n’est pas ce que je demande. Ces soirées sont agréables, mais je n’y ai pas ma place, Monsieur.

— Au contraire, vous êtes comme un poisson dans l’eau.

— Je ne crois pas, non.

— Vous vous sous-estimez.

— Tôt ou tard, nous serons démasqués, ce n’est pas la solution.

— Ne pensez pas à ça.

— Il faut que nous rediscutions mon contrat, mon rôle dans cette maison.

— D’accord, retrouvez-moi lundi à l’heure habituelle sur la terrasse.

— Très bien. Bonne nuit, Monsieur.

— Bonne nuit, Allie.

Impossible de me rendormir. Je me lève et descends l’escalier. Je me dirige vers les cuisines, je n’ai pas faim, mais je n’ai pas sommeil non plus. J’ouvre la porte et vais chercher un peu de pain, j’y étale de la pâte à tartiner. Tant pis, j’irai courir plus longtemps demain. Je repars, la tartine à la main. Cette fois-ci encore, pas de fantôme. Je remonte dans ma chambre et m’installe sur la chaise, j’ouvre le journal que j’ai commencé en arrivant. J’y note quelques phrases concernant la soirée. Mon téléphone vibre.

— Un petit creux ?

— Vous m’espionnez, Monsieur ?

— Non, je vous ai vue, c’est tout.

— Non, je n’ai pas faim, juste une gourmandise, puisque j’ai été réveillée et ne parviens pas à me rendormir.

— Je m’en excuse, encore.

— Ce n’est rien, je ferai attention à bien éteindre mon téléphone la nuit, à l’avenir.

— Rejoignez-moi.

— Pardon ?

— Rejoignez-moi, vous ne dormez pas, moi non plus. Nous pouvons avoir maintenant la discussion prévue lundi.

— Je ne suis pas certaine que ce soit le meilleur moment.

— Comme vous voulez. Je suis dans le petit salon, si vous changez d’avis.

Je ne réponds pas. Je pose le téléphone, me réinstalle sous ma couette. Ce n’est pas une bonne idée. Rendors-toi.

4h06, je ne dors toujours pas. J’allume et d’un bond, sors de mon lit. Je vais dans la salle de bain. Je me recoiffe, me brosse les dents, mets un peu de fond de teint. Je passe devant mon armoire, je ne peux pas descendre habillée comme ça. C’est mon patron, je ne veux pas qu’il me voie en pyjama. Même s’il m’a surprise, il y a moins d’une heure, dans cette tenue. Je chasse cette pensée et enfile un Jean bleu, mets un soutien-gorge et un t-shirt, je prends mon gilet noir et glisse mes pieds dans mes ballerines. Je sors discrètement de ma chambre, je ferme la porte sans faire de bruit et descends l’escalier. Je m’approche du petit salon, j’aperçois un rai de lumière. La porte est entrouverte. J’hésite.

— Je savais que vous viendriez. Installez-vous.

Je sursaute, décidément, il aime me surprendre.

— Je vous sers un whisky ? propose-t-il debout près de l’étagère, la bouteille à la main.

— Non, merci, Monsieur. Je ne bois pas de whisky, dis-je en m’asseyant sur le sofa.

Il prend son verre, me rejoint sur le sofa et me regarde de ses yeux magnétiques.

— Vous avez tort, celui-ci est particulièrement bon. Trop bon d’ailleurs, il m’aide à me détendre lorsque les nuits sont longues. Vous voulez autre chose ? Une coupe de Champagne ?

— Vu l’heure, ce n’est pas raisonnable, Monsieur.

— Un thé ?

— Non, merci, je n’ai besoin de rien.

— Comme vous voudrez.

Il se tait, fixe le fond de son verre, le pose sur la table basse, s’approche, me prend la main et se lève.

— Venez, je vais vous faire visiter.

Je vis ici depuis presque quatre mois, mais je ne dis rien, je le suis. Je laisse ma main dans la sienne. Nous passons de pièce en pièce, il m’explique les peintures, les vases, l’origine des meubles. Il a l’air détendu, presque heureux, nous marchons depuis bientôt trente minutes. Nous passons devant la peinture de ses parents. Marie m’avait fait la même visite, avec moins de détails sur la décoration, mais elle m’avait présenté les membres de la famille.

— Ce sont mes parents. Ils sont décédés, il y a une vingtaine d’années.

Son air joyeux, si rare, a maintenant disparu pour laisser place au masque glacial de l’Iceberg.

— Nous avions été à ma remise de diplôme à Oxford. Je voulais surprendre quelqu’un, ils ont fait un détour avec notre jet pour me déposer. Quand ils sont repartis, un orage a éclaté, ils n’ont pas pu se poser de suite. L’orage est devenu plus fort, ils n’avaient plus assez d’essence, alors le pilote a tenté un atterrissage. Mes grands-parents étaient déjà partis depuis plusieurs années. Nous n’étions plus que deux avec Edward, mon frère. Il ne voulait pas vivre ici. Je suis resté. Les employés sont tous partis, au fur et à mesure du temps, sauf Charles qui me reste fidèle depuis toutes ces années.

— Comme Alfred pour Bruce Wayne.

— Oui, mais Batman n’a pas de frère.

— C’est la seule différence entre vous et Batman ?

— Non, je n’ai pas encore trouvé ma Rachel, dit-il sa main toujours dans la mienne.

— Où est votre frère, maintenant ?

— Aux dernières nouvelles, il vivait au Pays de Galles.

— Dernières nouvelles ?

— Il y a dix ans environ. Nous ne sommes pas très proches.

— Est-ce pour cela que Monsieur Williamson m’a conseillé de ne pas le rencontrer ?

Son regard se perd dans le vague. Il lâche ma main.

— Il est temps d’aller vous coucher. Bonne nuit, Allie.

Sans que je n’aie le temps de répondre, il s’éloigne déjà.

Le reste de la nuit se passe ainsi que le dimanche. Le lundi, à l’heure habituelle, je me rends sur la terrasse : lieu de notre rendez-vous du jour. Monsieur n’y est pas. J’arrive devant son bureau. Il m’invite à entrer.

— Vous êtes en retard.

— Je pensais que nous avions rendez-vous sur la terrasse, Monsieur.

— Notre discussion, prévue sur la terrasse aujourd’hui, a déjà eu lieu. Vous avez oublié ?

— Non, mais…

— Faites votre rapport.

Je m’exécute. Il me congédie sans un mot de plus. Je me retourne, je sors et reviens. Ses humeurs m’exaspèrent.

— Je suis un être humain, vous savez ?

Il lève la tête, surpris.

— Je comprends que vous ne soyez pas tous les jours de bonne humeur, ou occupé, peu importe. Mais arrêtez de changer d’humeur plus souvent que je ne change de chemise. C’est agaçant.

Il sourit. Je ne sais pas si je le fais rire. Est-ce qu’il se moque de moi ?

— Je vous amuse ?

— Non, Allie, enfin si parfois. Vous êtes difficile à cerner. Excusez-moi, je ferai des efforts, c’est promis. Ça vous va ?

— Oui, Monsieur, ça me va. Même si vous êtes bien plus difficile à cerner que moi. Je voulais aussi vous remercier pour la visite de l’autre nuit.

Je quitte le bureau et referme la porte, fière de moi. Je souris. J’ai réussi à m’imposer, je sais que je peux maintenant. Mon téléphone vibre.

— Merci de m’avoir fait le plaisir de votre présence. Cette insomnie fut meilleure que les précédentes.

— Vous en avez souvent ?

— Très.

— Alors j’espère que vous en avez bien profité. Je ne le ferai pas à chaque fois.

— Dommage.

— Faites-moi penser à mettre des somnifères dans votre whisky.

— C’est une idée. Et ne vous habituez pas à me parler sur le même ton que ce soir.

— C’était pour la bonne cause, Monsieur.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Ça vous a fait sourire. 🙂

— C’est mignon, ce petit visage. Qu’est-ce que c’est ?

— Un smiley. Vous ne connaissez pas ? Il en existe des tonnes.

— Vous m’apprendrez ?

— Je n’en connais que quelques-uns, mais oui, si vous voulez. 🙂

La semaine qui suit est sans surprise. Et puis le lundi d’après, en arrivant devant le bureau, je vois un mot sur la porte. Je sais déjà ce qui y est inscrit.

Je me dirige vers la terrasse. Il est là, debout, comme la première fois. Je m’approche, il me propose un thé. Nous nous asseyons et je commence le rapport du jour. Nous échangeons quelques banalités et je retourne travailler.

Cette nuit-là, affamée, je descends chercher quelque chose à manger. Une fois sortie des cuisines, d’humeur légère et débarrassée du fantôme depuis quelque temps, je me surprends à avancer vers le grand escalier pour rejoindre ma chambre, poser ma main sur la rampe et changer d’avis. Je continue finalement mon chemin, éclairée par la torche de mon portable, en direction du bureau de Monsieur, passe devant le petit salon qu’il occupe souvent la nuit, et continue en direction de la salle de réception, laissant la porte de son bureau à ma gauche. D’un seul coup, j’aperçois un rai de lumière qui apparaît et disparaît rapidement derrière moi. Je sursaute et me retourne d’un seul coup. Dans mon affolement, je lâche mon téléphone qui tombe la torche face au sol, noyée dans la moquette. Le peu de lumière encore visible me permet seulement de le repérer. Je sens une présence, juste là, à quelques centimètres de moi. Le temps s’arrête, mon cœur s’accélère, je l’entends battre de plus en plus fort. Je suis immobile, pétrifiée. Je sens un souffle chaud frôler ma joue, puis se poser sur mes lèvres. Je me ressaisis et m’abaisse pour récupérer mon téléphone, je sens alors une main effleurer la mienne, le fantôme glisse délicatement ses doigts entre les miens, et de son autre main, s’empare de mon téléphone, vient le déposer entre sa main et la mienne, referme mes doigts dessus et au fur et à mesure qu’il retire ses mains, caresse ma peau. Ma poitrine se soulève à chacun des battements de mon cœur comme trop à l’étroit, ma tête me dit de fuir et mon corps reste là, impuissant, paralysé, ensorcelé. Alors que ses doigts quittent ma peau, le sort se rompt et j’avance spontanément vers l’escalier. Arrivée sur les dernières marches, j’aperçois dans un coin de mon champ de vision, baigné dans la pénombre, la même lumière que tout à l’heure, apparaître et disparaître dans le couloir.

Aussitôt dans ma chambre, je ferme la porte à clef et allume toutes les lumières. J’envoie un SMS à Laure.

— J’ai vu le fantôme !!!!

Il est trois heures du matin, pas de réponse, elle dort, je tente moi-même de résister, mais succombe une heure plus tard aux charmes de Morphée.

Je me réveille au son de mon téléphone qui vibre.

— Ahahah ! Tu as bu quoi ma poulette !

Laure n’en croit pas un mot. J’aurais dû m’en douter. Je me lève, épuisée, un poids sur les épaules, les paupières lourdes. Ce fantôme, je l’ai vu, ou plutôt ressenti, je n’aurais pas pu reconnaître ma mère dans cette pénombre. Il ne m’a pas fait de mal, au contraire, il m’a rendu mon téléphone et a disparu. Comment a-t-il fait ? Les fantômes ne sont pas censés pouvoir toucher d’objets ? Et ses caresses, personne n’a jamais été aussi doux avec moi. Peut-être est-ce une femme ? L’instinct maternel serait encore présent dans l’au-delà. La mère de Monsieur, peut-être. Après tout, elle est décédée tragiquement, peut-être veille-t-elle encore sur son fils ?

Rassurée par cette pensée, je poursuis ma journée, l’air de rien. Nos partiels passés, Laure étant moins disponible, car prise par son job d’été, je n’ai plus besoin de rejoindre mon bureau le soir pour me connecter sur Skype, je décide, dorénavant, d’éviter les couloirs, la nuit.

 

A suivre….

 

Ceci est un extrait du roman L’Iceberg et la Rose, vous pouvez le découvrir en entier sur Amazon, cliquez-là: