Chapitre 4: Mai : Premier retour

Une dizaine de jours se sont écoulés. J’avoue que la maison est plus détendue quand Monsieur n’est pas là. Chacun s’affaire à sa tâche, ses employés sont disciplinés et honnêtes, malgré notre mésentente, ils restent fidèles à eux-mêmes. Je les trouve même trop sérieux. Pourquoi devrais-je me lever à 5 heures du matin quand je sais qu’il y a moins de travail que d’habitude, car le maître des lieux n’est pas là ? Il n’y a pas de visites, de dîners et de repas à préparer autres que pour le personnel. Je décide, dès le mercredi, d’instaurer un rythme de travail plus léger, en musique, et d’octroyer davantage de pauses à chacun, sous les rayons timides du soleil. Marie m’avait laissé un mode d’emploi des périodes d’absence de Monsieur. Elle y décrit ce que j’ai pu constater, des semaines plus calmes, mais en insistant sur le fait que le travail doit être impeccable. Et comme chaque jour, je dois faire mon rapport à Monsieur. Je laisse donc une petite note sur son bureau, chaque soir. Elle me demande d’y inclure tous les détails. Monsieur souhaite tout savoir. J’y note les libertés que j’ai instaurées et comme d’habitude, les informations du jour. L’absence de Monsieur me permet de me consacrer à la révision de mes partiels. Je ne lui ai pas encore demandé l’autorisation de m’absenter, mais j’espère qu’il acceptera. Je révise chaque soir, pendant une bonne heure, et également, quasiment deux heures durant la journée, bien installée dans mon bureau. Je n’ai, bien sûr, pas le droit, mais la distance qu’ont instaurée mes collègues entre eux et moi, me permet de le faire sans risquer d’être démasquée. Les cours de Laure sont bien pris et vont à l’essentiel, malgré mon absence, je comprends presque tout et lui demande assez peu d’éclaircissements.

Mes collègues ont d’abord été surpris du nouveau rythme de travail que je leur proposais, voire sceptiques, mais ils semblent y prendre goût. Peut-être même, commencent-ils à apprécier ma façon de gérer la maison ? Pour le leur annoncer, j’ai provoqué une réunion improvisée à l’heure du déjeuner. Alors qu’ils étaient tous attablés, je suis arrivée, et me suis adressée à eux.

— Je vous propose, lorsque Monsieur n’est pas là, de commencer deux heures plus tard. Le travail devra, bien sûr, être d’aussi bonne qualité que d’habitude, mais j’estime qu’il y a moins de ménage à faire, pas de dîners ou autres à préparer, moins de linge à changer, donc moins de lessives. Je reste cependant à votre écoute si certains estiment que leurs tâches quotidiennes ne peuvent pas être faites en moins de temps. Bien entendu, ces aménagements ne concernent pas les gardes qui continuent à se relayer sur 24 heures. Je vous propose également de mettre un peu de musique, je me chargerai d’allumer et d’éteindre chaque jour la chaîne Hi-Fi. J’ai pensé à une radio locale, qui diffuse à la fois de la musique moderne, mais aussi de grands classiques du répertoire anglophone ou encore des informations, mais je reste ouverte à d’autres propositions. Avez-vous des remarques, des questions, des suggestions ?

Le silence habituel est brisé par de légers murmures.

— Mais on devra mentir à Monsieur à son retour ? m’interpelle Claire.

— Non, je vais l’en avertir.

— Mais tu as son autorisation ? me demande Charles.

— Non, j’ai pris l’initiative de cette décision, dont je vais lui faire part, mais ça reste un aménagement ne concernant que ses périodes d’absence. Si le travail est bien fait et qu’il est satisfait de retrouver une maison impeccable à son retour, je suis convaincue que ça ne posera pas de problème.

— Et si ça en pose, c’est nous qui prendrons ! s’exclame Elizabeth, la blanchisseuse.

— Mais non, pas du tout, je prends l’entière responsabilité de cette décision. Sauf si vous préférez continuer sur le même rythme que d’habitude ?

Pas de réponse, ils échangent des regards, des chuchotements. Je poursuis dans ma lancée.

— Et pour la musique, est-ce que ça vous convient ?

Encore des marmonnements.

— Très bien, je prends ça pour un oui. Je mets en route la musique dès maintenant. Pour les horaires, le changement sera effectif dès demain, merci d’avertir vos collègues qui ne travaillent pas aujourd’hui. Demain, nous commençons donc tous deux heures plus tard par rapport à nos horaires habituels. Pour les cuisiniers, ça signifie 7 heures du matin, pour les autres, 8 heures du matin. Des questions ?

Je patiente quelques secondes, passe mon regard sur chaque visage, même s’ils m’ignorent les uns après les autres.

— Très bien, bon appétit à tous.

Je quitte la pièce et retourne dans mon bureau. J’irai déjeuner dans une heure lorsqu’ils seront tous partis.

Je rejoins toujours Laure, plusieurs soirs par semaine sur Skype, nous continuons les dossiers que nous devions rendre ensemble. Je n’ai presque plus la sensation d’être suivie ou observée. Je dois m’habituer aux lieux et la météo s’améliore avec le printemps, il pleut moins et il y a moins de vent. Mon fantôme n’était certainement qu’un peu de mauvais temps et de bruits d’une vieille demeure. Malgré tout, je ne m’attarde jamais, les couloirs sombres de ce vieux manoir ne me rassurent quand même pas dans la pénombre de la nuit.

Un jour, alors que je dépose le rapport de la journée sur le bureau de Monsieur, je me surprends à fermer la porte derrière moi. Je déambule, regarde les étagères, frôle le bois de son bureau. Il n’y a aucune photo, pas d’objet personnel. Bien sûr, il est chez lui, ces meubles sont les siens, ces livres sont les siens, mais je pense plus à un souvenir, une chose plus intime qu’une bibliothèque. Je m’approche des livres : Hugo, Verne, Maupassant, Perrault, De La Fontaine. Monsieur aime la littérature française, ceci explique sa maîtrise parfaite de cette langue. Il y a aussi quelques auteurs que je ne connais pas et Shakespeare, bien sûr.

Je continue ma visite, j’observe les tableaux. Ce bureau ressemble à un vieux musée, sombre et peu accueillant. Je ne pourrais pas passer mes journées ici. Au fond de la pièce, j’aperçois une poignée, derrière un rideau vert en velours. J’hésite et y pose la main. La porte est fermée. Il ne s’agit pas d’un placard, mais bien de l’entrée d’une pièce. La seule pièce que je ne connais pas. Je ne me souviens pas l’avoir vue sur les plans non plus. Monsieur est un cachotier. Qu’a-t-il de si personnel à cacher et qui ne nécessite pas d’entretien. Un trésor ? Une garçonnière ? Un cachot ? Ou pire, est-ce qu’il y enferme les corps de ses amantes décédées, tel Barbe Bleue ?

J’ai passé assez de temps dans ce bureau vert, j’en pars rapidement. Monsieur sera de retour dans quatre jours. Demain, je dois m’assurer que tout est en ordre. Je n’ai eu aucune nouvelle, pas d’appel, pas d’email, rien. Je connais la date et l’heure de son arrivée grâce à son chauffeur qui a priori a eu des nouvelles, lui. J’aimerais éclaircir tout cela lorsqu’il reviendra, si je suis sa gouvernante, ne dois-je pas tout savoir ? Les nuits suivantes sont agitées, je suis anxieuse.

Dernier jour sans le maître des lieux, le stress monte. Je vérifie tout, pièce après pièce. Il faut qu’il soit satisfait de retrouver sa maison comme il l’a laissée, qu’il ait confiance en moi lors de son prochain départ. Je vais me coucher, nerveuse. Son retour signifie que je vais devoir lui parler tous les jours. Les souvenirs de notre dernière soirée passée ensemble remontent à la surface. J’ignore quelle attitude je vais devoir adopter avec lui. Il va quand même falloir que je lui fasse comprendre que je ne suis pas à sa disposition pour tout. Mon rôle n’est pas de jouer à être sa compagne. Il ne faut pas que cela se reproduise.

Nous sommes vendredi. Jour J. Je me lève et vaque à mes occupations matinales comme chaque jour, la maison est silencieuse, je n’ai pas mis de musique aujourd’hui. Chacun est à son poste, comme s’il n’était pas parti. 13 heures, il ne devrait plus tarder, dois-je l’accueillir à son retour ?

Je vais à la porte, une boule au ventre. Charles arrive, valises à la main. Je vois son ombre avancer sur la terrasse, je lève les yeux et croise son regard.

— Bonjour, Monsieur. Avez-vous fait bon voyage ?

— Oui, merci.

Il passe devant moi et part s’enfermer dans son bureau.

L’Iceberg est de retour. Ma journée se poursuit avec un sentiment étrange, je ne sais pas quoi en penser. J’arrête de me torturer, Monsieur est lunatique, ça ne doit pas m’affecter. Par contre, je décide que ça ne m’empêchera pas de mettre les points sur les i.

L’heure de mon rapport arrive. Je me présente devant le bureau, il m’autorise à entrer. Je fais mon laïus, il ne lève pas la tête de ses dossiers. Une fois terminé, il me congédie. Finalement, cette situation va être plus facile à gérer que je ne l’imaginais.

Le lendemain, même scénario, je prends mon courage à deux mains et lui demande l’autorisation de m’absenter pour mes partiels.

— Monsieur, puis-je vous demander une faveur ?

Il lève la tête, enfin !

— De quoi s’agit-il ? m’interroge-t-il froidement.

— J’ai besoin de rentrer en France dans une semaine, j’aimerais partir le dimanche et rentrer le mercredi dans la journée. Est-ce possible ?

— Si ça reste exceptionnel, pourquoi pas. Ça sera décompté de vos congés annuels, me précise-t-il sans me poser la moindre question sur la raison de l’absence.

— Merci Monsieur. Soulagée, je quitte son bureau avant qu’il ne change d’avis.

Plusieurs jours passent et se ressemblent. À la fin de la semaine, comme convenu, je pars pour la France. J’ai décidé de prendre l’avion. Je me rends à l’aéroport avec ma voiture et la laisse là-bas. J’atterris à l’aéroport de Roissy où mes parents m’attendent. Nous passons la soirée ensemble. Le lundi matin, après avoir fait la route avec leur voiture, je retrouve Laure sur le parking de la Faculté. Je suis ravie de la retrouver, mais le stress des partiels gâche un peu notre plaisir. Les deux premiers sont aujourd’hui et le troisième est demain matin. Je dors chez elle le soir et repars le lendemain, en fin d’après-midi. Nous avons déjeuné ensemble après l’examen et profité du soleil pour nous promener en ville. Nous nous quittons difficilement, mais je lui promets de revenir vite. Je passe la dernière soirée avec mes parents, leur raconte ma vie au château, en évitant les histoires de fantôme, de patron irritable et de collègues distants. Finalement, je ne leur parle que de banalités pour ne pas les inquiéter. Ils sont ravis de ma décision de passer mes partiels et mon départ le mercredi matin est encore plus difficile qu’avec Laure, la veille. Je me sens ressourcée. Passer du temps avec les gens que j’aime m’a fait du bien, et je retrouve, sous la pluie, les grilles sombres du domaine avec appréhension.

Le jeudi, Monsieur est toujours aussi peu loquace que jovial. Chaque jour, j’ai droit à quelques formules de politesse qui arrivent comme une obligation et j’ai l’impression de le déranger à chacun de mes passages. Je crois que je vais garder le petit surnom d’Iceberg. Il lui va parfaitement, glacial, impénétrable, avec une petite partie visible et une énorme, cachée de tous, changeant d’humeur en fonction des courants. Il n’aborde même pas le sujet des libertés que j’ai instaurées durant son absence. Peut-être n’a-t-il même pas lu les notes que j’avais laissées sur son bureau.

Je m’habitue à son attitude et ne m’en offense plus. Je pense qu’il s’en rend compte. Un soir, alors que j’ai terminé mon rapport, ma main sur la poignée, je m’apprête à partir.

— Souhaiteriez-vous emprunter un de mes livres ?

Surprise par la question, je lui réponds que non.

— Très bien, je pensais que vous aviez une curiosité littéraire. Il appuie sur les derniers mots.

— J’aime lire, en effet.

Ses yeux me fixent avec insistance. Il sourit. Un sourire entendu comme si j’étais dans la confidence de quelque chose. Il sait ! Il sait, je ne sais pas comment, mais il sait que j’ai fait le tour de son bureau. Il a accentué le mot « curiosité ».

Je lui souhaite une bonne soirée et en partant, lui tourne le dos, gênée.

— Vous ne dormiez pas ?

— Pardon, Monsieur ?

— Le soir du dîner, quand je vous ai trouvée dans le salon, vous ne dormiez pas.

Ce n’est plus une question, c’est une affirmation. C’était lui. Je suis bouche bée, muette, mon esprit reste bloqué sur cette information. Déboussolée, je baisse la tête et ferme la porte derrière moi en partant. Je ne lui ai pas répondu. Je dois toujours répondre à Monsieur. Je sais maintenant que ce n’était pas un rêve. Monsieur m’a portée jusqu’à ma chambre. Qu’en est-il des caresses sur ma peau ? Est-ce que je rêvais ? Moi qui voulais mettre les choses au clair avec lui sur mon rôle ici, me voilà maintenant à soupçonner mon patron d’avoir eu des gestes plus que déplacés envers moi. Et je suis partie comme une enfant vexée, sans même avoir saisi l’occasion d’en savoir plus, de comprendre ce qui s’était passé, ce soir-là.

Je peine à m’endormir, je me repasse le rêve encore et encore. Je me souviens maintenant avoir rêvé du bruit de la porte du salon qui s’ouvre et des pas d’Anthony qui s’approchent. Je suppose qu’il s’agissait en réalité de ceux de Monsieur, mais ai-je rêvé des mains sur ma peau ? Je comprends aussi cette odeur de cigare et d’eau de parfum lorsqu’Anthony me prenait dans ses bras. Monsieur avait passé la fin de soirée à fumer le cigare avec ses amis. J’aurais dû faire le lien plus tôt. Pourtant, je me souviens avoir rêvé me blottir dans ses bras, une fois couchée dans mon lit et c’est totalement impossible puisque j’étais juste contre mon oreiller, alors ses doigts sur ma peau, étaient certainement aussi un rêve. Je me torture l’esprit, mais ne parviens pas à en être absolument certaine. Rêve, réalité. Je préfère me dire qu’il m’a juste raccompagnée dans ma chambre. En dehors de ce jour-là, il n’a jamais eu d’autres gestes déplacés envers moi, c’est la preuve la plus crédible pour étayer mes pensées. Et pour plus de sérénité, je préfère m’en tenir à cette version.

Deux jours plus tard, je suis décidée à tout de même mettre les choses au clair. Peut-être essayait-il de me parler de ce soir-là, de s’excuser, et je suis partie sans lui laisser la chance de le faire. J’arrive devant son bureau à l’heure habituelle. Il m’invite à entrer. Je fais mon rapport, une fois terminé, j’inspire à fond et remonte les épaules. Il lève le nez de ses dossiers.

— Oui ?

— Je dois vous parler.

Il hausse les sourcils.

— Je voulais dire, puis-je vous parler, Monsieur ?

— Bien sûr, je vous écoute.

— Pourriez-vous me prévenir lorsque vous partez ? Je suis votre gouvernante, il me semble que je devrais tout savoir sur vos déplacements.

Il pose son stylo, se redresse puis s’adosse à son fauteuil. Il me fixe les bras croisés, je me déconcentre.

— Enfin, je veux dire, je devrais être en mesure d’informer mes collègues quant à vos déplacements et non l’inverse.

— Vous avez raison. Je ne le ferai plus. Autre chose ?

— Euh… Non, enfin, si. Je ne jouerai plus à être votre amie lors de vos soirées, je suis là en tant que gouvernante uniquement. Tout autre rôle me semble déplacé.

— C’est noté.

— Et j’aimerais être tenue informée des changements de dernière minute avec autre chose qu’un Post-it sur lequel serait inscrit : « À ANNULER ».

Il fronce les sourcils.

— Vous avez terminé ? J’ai du travail.

— Oui, Monsieur, pardonnez-moi.

Je quitte la pièce, à la fois fière et prête à subir le retour de bâton. Je m’éloigne rapidement. Le jour suivant, nos échanges se réduisent de nouveau au minimum.

Un matin, alors que chacun s’affaire à sa tâche, Claire frappe à la porte de mon bureau.

— Monsieur te demande.

— Très bien, j’y vais, merci, Claire.

— Je ne sais pas ce que tu as fait, mais il semble très en colère. Je ne l’ai jamais vu comme ça du temps de Marie ! rit-elle l’air moqueur, avant de quitter la pièce.

J’arrive, tremblante, devant le bureau. Je sonne.

— Entrez ! Le ton ferme et agacé de sa voix me rend encore plus nerveuse.

— Vous m’avez fait demander, Monsieur ? Je baisse les yeux et rougis malgré moi, honteuse d’une faute commise que j’ignore encore à ce moment-là.

— Suivez-moi.

Il se lève et avance vers la porte de sa chambre, l’ouvre et me fait signe d’entrer. Je pense à mon rêve, dois-je accepter ? Pourquoi m’emmène-t-il dans sa chambre ? J’entre, les épaules basses, comme un oiseau blessé tombé du nid lors de son premier vol, espérant que sa mère arrive à temps pour le sauver du chat témoin de la scène, perché sur sa branche, prêt à bondir tel un félin affamé.

— Regardez !

Debout juste derrière moi, il pointe de son doigt la commode de sa chambre.

— Vous ne remarquez rien ? poursuit-il fâché.

Je tente de comprendre, me repasse en boucle les images de la chambre de Monsieur. Habituée à y entrer seule, je me sens toujours comme une touriste dans les appartements d’un roi, ayant jadis existé. Être là, à ses côtés, me ramène à ma réalité et au fait que ce roi-là est bel et bien contemporain, vivant et exigeant.

— Le hibou, Monsieur. Il n’y est plus, je réponds, sûre de moi.

— La chouette, exactement. Elle a disparu, c’est une chouette en or, avec deux émeraudes à la place des yeux. Trouvez qui a fait ça, je veux la récupérer, elle appartenait à ma mère, m’informe-t-il sèchement, avant de sortir de sa chambre d’un pas décidé.

Il s’assied et se plonge dans ses dossiers. J’en déduis que notre entretien est terminé. Je quitte la pièce sans un mot de plus.

Je retourne à mon bureau, vérifie qui était de service ces deux derniers jours, et commence à réfléchir à qui pourrait être l’auteur de cette disparation. Mon esprit se fixe sur Elizabeth. Je vérifie sa fiche, dix ans d’ancienneté, 45 ans, elle est blanchisseuse. Elle est venue ce matin, dans la chambre de Monsieur, récupérer le linge à laver. Particulièrement froide avec moi depuis mon arrivée, j’espère ne pas me focaliser sur elle à cause de cette attitude. J’ai remarqué, depuis quelques jours, un changement dans sa façon d’être. Suspicieuse, je lui demande de me rejoindre dans mon bureau.

— Elizabeth, est-ce que vous allez bien ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— OK, pour une raison que j’ignore, je pense que vous ne m’appréciez pas, mais là n’est pas la question. Je m’interroge sur vous, vous semblez préoccupée ces derniers jours et je trouve que cela a des répercussions sur votre travail. Vous n’avez peut-être pas envie d’en parler, je comprends, mais si vous en avez besoin, je suis là aussi pour vous écouter.

— Si vous le dîtes.

— J’ai aussi une question délicate à vous poser. Il manque une chouette dans la chambre de Monsieur, est-ce que vous sauriez ce qu’il en est advenu ?

Elle me fixe du regard et je vois que ses yeux se brouillent, ils se teintent de rouge et les larmes refoulées inondent ses pupilles.

— Mon mari et mon fils ont eu un accident de voiture, ils sont tous les deux hospitalisés. Ils sont sortis d’affaire, mais j’ai eu très peur. Mon fils aimerait un vélo pour son anniversaire, il a eu 10 ans hier et il l’a fêté sur son lit d’hôpital. Je voulais juste lui faire plaisir. Mon mari conduisait trop vite et c’est à cause de lui s’ils ont eu un accident. Il était chauffeur routier, mais il n’a plus de permis maintenant et son employeur l’a licencié. Je voulais juste lui faire plaisir, répète-t-elle à bout de souffle.

Elizabeth s’effondre devant moi et je ne peux qu’avoir pitié de cette maman affolée, et ne cherchant qu’à réconforter son fils, mais malheureusement je ne peux pas laisser passer ce vol.

— Je comprends, mais vous devez la rendre à Monsieur.

— S’il apprend que c’est moi, il me licenciera, et qu’est-ce qu’il se passera ? Comment je vais nourrir mon fils si je perds aussi mon travail ?

— Vous ne pouvez pas la garder, et puis faute avouée à demi pardonnée. Monsieur saura faire preuve de clémence si vous vous excusez. Je suis certaine qu’il comprendra. Et puis, il ne l’apprendra peut-être pas aujourd’hui ou dans quelques jours, mais s’il l’apprend par lui-même dans quelques mois, ce sera pire. C’est un homme bon, j’en suis certaine.

— Vous avez raison, je la lui rapporterai demain.

— C’est une sage décision. Vous savez, je ne suis pas là pour vous rendre la vie difficile. Je fais mon travail. Je sais que l’équipe ne m’apprécie pas beaucoup et je ne cherche pas à me faire des amis. Nous sommes collègues, et il se trouve que je suis votre supérieure. Je ne compte pas devenir votre meilleure amie, mais je sais écouter et comprendre si vous en avez besoin. N’hésitez jamais à pousser la porte de mon bureau.

— Merci.

Elle quitte la pièce, le regard bas, mais un léger sourire de soulagement sur les lèvres et je me vois investie de la mission de la protéger.

Pour le rapport du jour, je me rends dans le bureau de Monsieur, anxieuse et coupable du secret que je détiens et choisis de ne pas le lui révéler.

— Alors, vous avez découvert qui a fait ça ? me questionne-t-il le regard noir.

— Non, pas encore Monsieur, mais j’y travaille. Je sens mes joues rougir malgré moi.

— Dépêchez-vous. Je n’aime pas la malhonnêteté, encore moins entre mes murs !

Son regard est pénétrant, je me sens percée à jour. Je bombe le torse, je ne veux pas éveiller ses soupçons et puis j’ai réglé cette affaire. Sa chouette lui sera rendue demain. Je dois être fière de moi et non honteuse de lui mentir. Je quitte la pièce rapidement, je ne suis vraiment pas à l’aise, je suis pressée qu’Elizabeth remplisse sa part du marché maintenant que j’ai rempli la mienne.

Vers 11 heures le lendemain matin, Elizabeth vient frapper à la porte de mon bureau.

— Entrez !

— Bonjour, Allie, je vais au bureau de Monsieur. J’ai pensé que peut-être vous pourriez m’accompagner ?

— Bien sûr, je vous suis. Ça va bien se passer, rassurez-vous.

Je prononce cette phrase comme pour m’en convaincre, mais les mots de Monsieur résonnent encore dans ma tête. « Je n’aime pas la malhonnêteté encore moins dans mes murs. »

Nous avançons d’un pas hésitant. Elizabeth semble épuisée ce matin. Des cernes sous ses yeux gonflés montrent les épreuves difficiles qu’elle traverse depuis quelques jours.

Arrivées devant le bureau, je frappe.

— Entrez ! Ah ! Vous avez du nouveau ? me demande-t-il impatient.

— Monsieur, pouvons-nous entrer ? Nous aimerions vous parler ? dis-je m’adressant à lui en anglais, le ton hésitant.

Nous ? Je vous écoute, répond-il également en anglais en s’adossant à son fauteuil, les bras croisés, les sourcils froncés.

Elizabeth entre dans la pièce, le regard baissé, les épaules rentrées, la chouette visible entre ses mains. Elle s’approche doucement sans dire un mot puis sous le regard agacé de Monsieur, dépose l’objet du délit sur son bureau et dans un murmure, s’adresse à lui.

— Je suis désolée.

— Vous êtes renvoyée. Sortez de mon bureau, ordonne-t-il sans un mot de plus.

Comme frappée en plein vol, elle s’effondre en larmes et s’éloigne sans un regard. Je reste plantée, stupéfaite. Je comprends qu’il soit déçu d’avoir été trahi par l’une de ses employées, mais il n’a même pas cherché à comprendre son acte.

— Merci pour votre aide. Ce sera tout, me dit-il.

J’avance vers la porte bouche bée, ahurie par la scène dont je suis témoin. Je fais appel au peu de courage qu’il me reste et relève les épaules.

— Vous ne pouvez pas faire ça.

Je le fixe droit dans les yeux et poursuis en anglais.

— Pardon ? Il me regarde, abasourdi.

— Vous ne pouvez pas virer quelqu’un comme ça ! C’est insensé !

— Et pourquoi donc, je vous prie ? Elle m’a dérobé un objet, je ne vais quand même pas la garder. Je vous rappelle qu’elle travaille pour moi, travaillait, sous mon toit, sous mes règles, elle vit grâce à mon argent. Elle me doit le respect, l’obéissance et je ne peux tolérer un voleur parmi mes équipes.

— Je vois. Dès que quelqu’un fait un pas de travers, vous vous en séparez. Vous ne faites jamais d’erreur, je suppose ! Si vous me le permettez, Monsieur, je vais vous dire le fond de ma pensée, même si ça doit me coûter ma place. Vous vous croyez fort, parce que vous avez tout, mais n’oubliez pas que votre personnel vous permet d’être celui que vous êtes. Ils s’occupent de vous comme de petites mains invisibles. Je ne connais pas de personnel plus dévoué que le vôtre et pour une raison que j’ignore, ils vous sont fidèles et vous respectent comme je ne l’ai jamais vu ailleurs. Sans eux, Monsieur, votre vie serait bien différente, bien moins agréable, et ils ne le font pas parce que c’est grâce à votre argent qu’ils vivent, mais parce que, une fois de plus, pour une raison que j’ignore, ils vous apprécient. C’est pour tout cela que vous ne pouvez pas renvoyer Elizabeth comme une simple voleuse. Que savez-vous d’elle ? Que savez-vous de votre personnel en général ? Les connaissez-vous seulement ? Pourquoi a-t-elle pris la décision de vous dérober cette chouette ? Vous êtes-vous seulement posé la question ? Ou êtes-vous sans cœur au point de vous en moquer complètement ? La vie des autres ne vous intéresse pas, seule votre vie et votre argent semblent vous importer réellement. Sur ce, excusez-moi, j’ai des documents administratifs à élaborer pour qu’elle puisse au moins prétendre à ses droits.

— Vous avez dit « permettez-moi », et bien non, je ne vous permets pas de me parler sur ce ton, mais a priori, vous ne me respectez pas autant que le reste de mon personnel.

— Quand vous me donnez la possibilité de le faire, je vous respecte autant que je le peux, malheureusement aujourd’hui, vous ne m’en avez pas donné l’occasion.

Je quitte la pièce aussitôt ma phrase terminée. Je baisse les yeux au sol, la main encore sur la poignée. Je fixe la moquette du couloir, les yeux dans le vague. J’inspire puis expire à fond. Je lève les yeux et aperçois Claire, quelques mètres plus loin, son regard en dit long. Elle a tout entendu.

— Où est Elizabeth ?

— Elle est partie. Elle a quitté le domaine très vite après votre entrevue, elle a juste récupéré ses affaires, me répond-elle.

— Merci, Claire.

— Merci à toi de l’avoir défendue comme tu l’as fait. À ta place, je n’en aurais pas eu le courage.

— J’ai simplement tenté d’être en adéquation avec les valeurs qui sont les miennes.

Monsieur sort de son bureau, juste à temps pour surprendre ma dernière phrase.

— Claire, j’ai à vous parler, lui dit-il.

Elle croise mon regard. Nous pensons la même chose, elle va peut-être enfin obtenir la place qu’elle convoite depuis si longtemps.

Je rejoins mon bureau et m’affaire à effectuer rapidement les documents nécessaires à Elizabeth, après son licenciement. La situation est déjà assez délicate pour elle, j’aimerais lui faciliter les choses au maximum et c’est certainement la dernière tâche que je vais effectuer ici. L’envie me prend d’en préparer d’identiques pour moi, mais je m’abstiens. Mon esprit s’évade et je reviens aux raisons de ma venue ici, ma rupture avec Anthony. Laure sera ravie de me voir revenir, mes parents aussi. Je suis coupée dans mes pensées alors que quelqu’un frappe à ma porte.

— Entrez !

Je m’attends à voir Claire, porteuse de mauvaises nouvelles me concernant.

— Allie, excuse-moi de te déranger, me dit Claire avec une gentillesse que je ne lui connaissais pas encore.

— Non, je t’en prie.

— Je voulais juste te prévenir. Monsieur est en entretien dans son bureau avec Elizabeth. Il m’a demandé de la rappeler. Je ne sais pas ce qu’il s’y passe, mais j’ai supposé que tu aimerais le savoir.

— Merci de m’avoir prévenue, Claire.

Elle quitte mon bureau. Je ne sais pas quoi penser de cette nouvelle, mais ne peux m’empêcher d’esquisser un léger sourire. Quelques minutes plus tard, elle frappe à nouveau.

— Monsieur aimerait te voir, me dit-elle le regard complice.

Je me rends de nouveau à son bureau, j’ai les mains moites et le cœur qui bat très vite. Je frappe à la porte, j’ai comme une impression de déjà-vu. Contre toute attente, alors que je m’apprête à l’ouvrir, celle-ci s’ouvre d’elle-même. Monsieur se tient debout devant moi, nos corps se font face, nos regards se croisent et notre proximité me met mal à l’aise.

— Entrez, Allie.

— Que puis-je pour vous, Monsieur ?

Mon ton inquisiteur a disparu et a laissé la place à une voix bien plus douce, presque fébrile, malgré moi.

— J’ai réintégré Elizabeth à l’équipe, je voulais que vous le sachiez. J’aimerais vous confier une nouvelle mission, dès que son mari sera de nouveau sur pied nous l’intégrerons également à l’équipe. Je vous fais confiance pour lui trouver un poste correspondant à ses compétences. Je n’en ai pas parlé à Elizabeth, mais je pense que c’est la meilleure chose à faire. Qu’en pensez-vous ?

— Merci, Monsieur.

— Merci ? me demande-t-il surpris.

— Oui, merci. Je m’assurerai personnellement que vous ne soyez plus déçu par l’un des membres de votre personnel.

— Je n’en attendais pas moins de vous, Allie. Vous pouvez disposer.

Un sentiment de légèreté m’envahit lorsque je quitte le bureau. Le sourire aux lèvres, sans me soucier de l’heure, je marche vers les cuisines, tout cet épisode m’a mise en appétit. Je pousse les portes et me rends compte que mes collègues sont encore à table. Ils se taisent comme à leur habitude lorsque je passe la porte. Elizabeth se lève et s’approche de moi, elle me prend les mains.

— Merci infiniment, Allie. Sans vous, je n’aurais plus de travail à l’heure qu’il est. Vous avez risqué votre place pour moi. Je vous dois beaucoup.

— Je vous en prie, Elizabeth.

Elle retourne s’asseoir et je pars me servir au buffet. Je rejoins ma place habituelle à la table opposée à la leur.

— Allie, viens donc t’asseoir avec nous, me lance Claire.

Elle me sourit généreusement et j’accepte, apaisée, enfin admise dans leur équipe.

— Avec plaisir.

Le lendemain après-midi, au moment où j’arrive devant le bureau de Monsieur, je vois un mot scotché sur la porte. Il m’est adressé :

« Rendez-vous pour le rapport, sur la terrasse sud. SVP »

Surprise, je le rejoins. Il est debout face au jardin. Au bruit de mes pas, il se retourne. Un rayon de soleil sur son visage donne à ses yeux un bleu éclatant.

— Allie, asseyez-vous, je vous en prie.

Je m’exécute. L’Iceberg n’a pas oublié mon prénom.

— J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit. Du thé ?

— Oui, s’il vous plaît. À quel sujet, Monsieur ?

Il remplit les deux tasses posées sur la table, repose la théière, boit une gorgée. Je suis mal à l’aise. Claire ne m’a pas avertie de sa demande d’avoir son thé servi sur la terrasse.

— Je disais donc, j’ai réfléchi et je souhaite vous proposer quelque chose. Voici un téléphone portable, il est pour vous, vous ne l’utiliserez que pour nos conversations. Peut-être qu’ensuite, j’équiperai le reste des employés, nous verrons bien. J’ai pensé que je pourrai ainsi plus facilement vous tenir informée de mes déplacements et des mises à jour de mon planning. Qu’en pensez-vous ?

Il me regarde, fier de lui.

— Très bien, en effet, ce sera plus simple.

— Buvez votre thé, il va être froid.

Je prends ma tasse et l’observe, son regard est tourné vers le jardin. Il m’a fait venir ici juste pour ça ?

— Il fait bon, non ?

— Oui, Monsieur.

L’Iceberg fond. Je l’imagine, un sourire aux lèvres, se liquéfier sur la terrasse.

— Autre chose, Allie.

— Oui, Monsieur ?

— Vous savez que j’ai un dîner dans trois jours avec quelques messieurs dont certains étaient présents la dernière fois. J’ai bien compris que vous ne souhaitiez plus jouer à la parfaite épouse. Mais je ne veux pas qu’ils sachent que vous n’êtes que la gouvernante. Je ne veux pas qu’ils vous voient en uniforme. Pourriez-vous remettre une robe ?

Je pense qu’il comprend mon air désapprobateur.

— Vous ne participerez pas au dîner, il se fera entre hommes de toute façon, comme vous le savez leurs femmes ne sont pas conviées donc vous non plus. Je veux dire, vous ne le seriez pas si vous étiez, enfin si nous étions, bref vous n’êtes pas conviée.

Monsieur Iceberg perd pied, je suis amusée de sa maladresse soudaine. Il m’observe, interrogateur, alors que ma tête me crie de refuser, j’accepte presque malgré moi, sans vraiment savoir pourquoi.

— Très bien, je mettrai une robe, mais je ne veux pas de contact, quel qu’il soit entre vous et moi.

Il acquiesce, je décèle un léger air gêné. Je pense à mon rêve. Je prends le contrôle quelques secondes et je les savoure ! Je finis mon thé, et quitte avec sa permission la table. C’est seulement en y repensant le soir, que je m’aperçois que je n’ai pas fait le rapport de la journée. Je regarde le téléphone, allumé et silencieux, posé sur ma table de chevet. J’ouvre le répertoire, aucun numéro n’est enregistré. Je ne peux pas le contacter, pas avant qu’il l’ait décidé, en espérant qu’il ait enregistré celui-ci. Demain, j’irai en ville m’acheter une nouvelle robe.

Je pars en fin de matinée et me rends dans un magasin de vêtements chics et commence à essayer plusieurs tenues. La vendeuse me conseille, très souriante. Elle me tend une très jolie robe de soirée bleue, avec un bustier en forme de cœur. Elle est décorée de dentelle et de sequins. Vêtue d’un tissu opaque jusqu’à mi-cuisses, un joli drapé en tulle bleuté transparente vient terminer la robe jusqu’au sol. Elle est magnifique, mais j’indique à la vendeuse que je cherche quelque chose de plus classique, voire austère. Elle m’apporte une robe longue, noire, manche jusqu’aux coudes, proche du corps, mais sans artifice. Elle est élégante, classique et ne risque pas d’envoyer un mauvais message à Monsieur. 200 £, je fais la grimace, il me faut une robe, je la prends.

Nous préparons le dîner prévu avec les amis de Monsieur pendant les deux jours suivants. La table est dressée, le salon est prêt pour la fin de soirée. Le premier invité sonne, Charles l’accueille. Je descends l’escalier, le bas de la robe frotte délicatement chaque marche derrière moi.

Au fur et à mesure de leur arrivée, j’accompagne nos visiteurs dans le premier salon, discute avec chacun d’entre eux. Monsieur Williamson m’offre un verre, je cherche Monsieur du regard, il hoche la tête. J’accepte le verre. Quelques minutes plus tard, je m’excuse poliment, les laissant entre hommes. Je passe la porte et m’éloigne. Mon portable vibre pour la première fois depuis le thé sur la terrasse, je sursaute.

— Très jolie robe.

— Merci, jolie cravate.

Le champagne, bu rapidement, me fait répondre sans réfléchir et regretter aussitôt ma réponse.

— Vous avez votre portable avec vous ?

— En effet.

— Mais où l’aviez-vous mis ?

— Secret de femmes.

— Je préfère quand même votre première robe.

— J’aime celle-ci.

Je me dirige vers les cuisines, prends quelques restes dans le réfrigérateur, me fais un plateau-repas et m’éclipse dans mon bureau.

Je pose le portable et allume l’ordinateur. Depuis que Marie m’a donné les fiches sur les invités, j’ai décidé de les étoffer un peu. Je note les dates où ils sont venus et à quelles occasions. J’y note également tout ce que je peux trouver sur eux sur internet, métier, famille, à côté de qui les placer ou non lors des repas, etc. Rien de secret et aucune remarque déplacée, je veux juste être certaine de réellement bien les connaître. Le téléphone vibre à nouveau.

— Prochain dîner dans quinze jours. Il faudra changer de robe.

— Il va falloir augmenter mon salaire si vous voulez que je change de tenue aussi souvent.

Décidément, je suis plus douée pour la discussion via téléphone qu’en face à face.

— Très bien, je vous rembourse toutes vos robes, à hauteur de 250£ maximum, à commencer par celle-ci.

— C’est très gentil. Merci. Mais ce soir était la dernière fois, il me semble.

— C’est normal, vous les achetez pour moi.

— Pour vous ? Souhaitez-vous que je vous les prête ?

Je vais peut-être un peu loin, mais il semble de bonne humeur ce soir.

— Je veux dire dans le cadre de votre emploi. Et non, elles vous vont bien mieux qu’elles ne m’iraient !

— Je serais curieuse de voir ça.

— Jamais.

— Vos invités ne s’ennuient pas trop ?

— Vous avez raison, ce n’est pas correct. Bonne soirée.

— À vous également, Monsieur.

Je travaille depuis trois heures dans mon bureau, lorsque mon téléphone professionnel vibre sur mes dossiers.

— Nos invités s’en vont. Où êtes-vous ?

Je lis le message, me lève et avance vers l’entrée. Il m’aperçoit, et sourit.

Je souhaite une bonne nuit à chacun des invités et échange avec eux les politesses d’usage. Monsieur Williamson me prend la main.

— Votre présence nous a manqué, très chère.

— Je ne voudrais pas m’imposer lors de vos réunions, cher monsieur Williamson.

— Mademoiselle, Dorian, bonne soirée à vous, nous dit-il amicalement.

Charles ferme la porte sur le dernier invité et s’en va. Monsieur entre dans le salon et me fait comprendre qu’il m’invite à le suivre. Je m’exécute.

— J’avais peur que vous ne soyez couchée.

— Non, Monsieur, pas tant qu’il y a du monde dans la maison.

— Tant mieux, lors du prochain dîner le Premier ministre sera présent. Il va vous falloir une très jolie robe.

— J’ai trouvé le bon magasin pour cela en ville. Mais nous avions dit que…

Il me coupe la parole.

— Parfait. Vous pouvez aller vous coucher Allie.

— Très bien, bonne nuit Monsieur.

— Bonne nuit, Allie.

Je quitte la pièce.

— Allie ?

— Oui, Monsieur ?

— Vous étiez très élégante ce soir.

Je ne réponds pas et m’éloigne vers l’escalier, les joues rouges.

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