Première chronique

Le 6 décembre dernier, j’ai reçu un gentil message d’une chroniqueuse me proposant de lire mon livre et d’ensuite écrire une critique à son sujet.

J’ai été voir son blog, j’ai découvert des articles nombreux (très nombreux même), sur des auteurs plus ou moins connus dont certains que je fréquente via les réseaux sociaux depuis que j’ai lancé ma page Facebook « professionnelle » Julie Baggio Auteur (remarquez l’originalité!).

Je me suis dit qu’après tout, je ne risquais pas grand chose. Si elle aimait, ça ferait une bonne publicité à mon livre, qui en manque cruellement je dois bien l’avouer. Et si elle n’aimait pas, et bien je serais certainement touchée, mais je pourrais en tirer des leçons et avancer.

Le samedi 5 janvier vers minuit et quelques, j’ai été voir sur son blog avant de m’endormir. Quelle surprise lorsque j’ai découvert qu’elle avait publié l’article à peine quelques heures avant.

Je vous laisse le découvrir: via L’iceberg et la rose – Julie Baggio

J’espère qu’Allie et Dorian vont ainsi profiter d’une meilleure visibilité et rencontrer encore davantage de lecteurs.

Merci infiniment à Satine’s books pour sa chronique!

 

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4 ans et 267 pages plus tard…

Lors du dernier article, je vous ai expliqué comment la romance d’Allie et Dorian est née. Aujourd’hui, je vais vous parler du temps qu’il m’a fallu pour l’écrire.

J’ai commencé en juillet 2014 à écrire ce qui allait devenir mon premier roman. Un métier, un déménagement et un bébé plus tard et nous voici en juillet 2016. Déjà deux ans, à ce stade j’ai entre les mains ce que j’aime appeler le squelette de l’histoire.  Qu’est ce que le squelette? Tous les chapitres sont en ordre, le principal de l’intrigue de chacun d’entre eux est là, mais le texte est brut, il n’a pas été retravaillé et encore moins corrigé. (Toutes mes excuses à mon premier lecteur pour la fracture des yeux). Donc me voilà en juillet 2016, avec 200 pages environ, posées sans filtre sur le papier au fur et à mesure de l’inspiration.

Je suis loin d’avoir terminé, je ne suis pas satisfaite (l’est-on jamais?), mais j’ai besoin d’un avis extérieur. Au bout de deux années à y consacrer le moindre moment de libre que j’ai, il est temps de prendre une décision. Est-il nécessaire que je poursuive pour envisager de le destiner à un public ou bien vaut-il mieux que j’arrête au squelette et me contente de le laisser fièrement trôner sur mon étagère?

Je fais appel à un ami, que je ne choisis pas par hasard. Il me connait bien, connait mes rêves à ce sujet, aime lire, mais pas des romances. Et surtout, d’après moi, il ne fait pas partie de ma cible de lecteurs. Si mon histoire lui plait, elle a donc toutes ses chances de plaire au public davantage attirés par ce type d’écrits. Et je le pense franc, donc il saura me dire ce qu’il ne va pas.

Son retour est très encourageant, il l’a lu vite, l’a même fait lire aux amis avec lesquels il était en vacances. Il a apprécié l’histoire, a été surpris par les rebondissements et a même réussi à s’identifier à l’un des personnages. Il me fait des remarques, des critiques constructives, des suggestions d’amélioration et m’invite à poursuivre.

Alors je m’y mets, reboostée, pleine d’idées. Je travaille dessus durant une année supplémentaire. Je retire des passages, ajoute des informations essentielles à la compréhension de l’histoire et de ses personnages, complète, rectifie et parviens à une version presque finale.

Nous voilà au printemps 2017, je parle de mon roman à mes parents, ma sœur et deux amis supplémentaires. Je leur demande de le lire et de me faire leur retour. En juin, ils l’ont tous entre leurs mains, je suis stressée et impatiente.

Durant l’été, ils reviennent tous vers moi progressivement, chacun avec son avis, ses corrections, ses suggestions. Ils ont globalement tous le même retour, l’histoire est prenante, les rebondissements intéressants. Ils l’ont lu vite car ils avaient du mal à s’en détacher. Je suis ravie et malgré mon impatience, l’arrivée de mon second fils m’oblige à retarder le lancement de la correction.

Je reprends le chemin du travail, la vie reprend son cours et c’est là que commence la chasse aux fautes en tout genre, orthographes, ponctuation, reformulation, incises, etc. Je fais maintes et maintes relectures. Je pense avoir bien travaillé et demande à ma maman, experte de l’orthographe d’y jeter un œil. Et là va commencer une seconde tornade de correction! Il en reste, et il en reste vraiment plein! Je ne suis ni experte ni mauvaise en orthographe, mais quand j’écris, je suis concentrée sur l’histoire et suis capable d’écrire des horreurs comme « ses mots raisonnent » ou « je vous adressez ». Aïe, Aïe, Aïe …. Et lorsque je relis, je connais tellement bien mon texte que mes yeux le survolent bien plus qu’ils ne le scrutent. Même ma grand-mère va se prêter au jeu. Je mange de la correction à toutes les sauces!

En mars 2018, je décide de déposer mon roman sur la plateforme d’Amazon. Les lecteurs sont vite au rendez-vous, mais je ne suis pas satisfaite. Je ne peux pas me contenter d’espérer que nous n’ayons pas oublié de fautes en tous genres quelque part au milieu des 267 pages. Je fais donc appel à une correctrice. Un mois plus tard, je reçois mon ouvrage corrigé. Je reprends chacune des corrections qu’elle m’a adressées une à une, chapitre par chapitre. Ce travail minutieux me prend du temps et c’est en juin que je peux enfin publier la version finale.

Depuis, j’ai encore fait des modifications, mais sur la forme cette fois-ci. J’ai enfin laissé L’Iceberg et la Rose tranquille en envoyant une toute dernière version en septembre 2018, soit plus de 4 ans après les premiers mots posés sur une page.

Suis-je totalement satisfaite de mon roman? Non, le serais-je un jour? Je ne pense pas. Vais-je le modifier à nouveau un jour? Certainement….

 

À bientôt et bonnes fêtes de fin d’année.

 

 

 

4 mois, c’est l’heure du bilan!

L’Iceberg et la Rose a été publié via la plateforme Amazon pour la première fois le 11 mars 2018. Aujourd’hui, cela fait donc 4 mois! Et alors, où en sont Allie et Dorian?

Je ne peux être que très satisfaite du démarrage de mon premier roman.

Du 11 mars au 11 juillet, L’Iceberg et la Rose c’est:

1779 lecteurs (principalement en France mais aussi aux Etats-Unis, en Allemagne et au Canada)

14 commentaires Amazon (tous 5 étoiles)

1003 amis sur le profil Facebook Julie Baggio Auteur

986 vues sur le blog: https://wordpress.com/post/jecrispourvousblog (la plupart en France mais également aux Etats-Unis, Inde, Maroc, Belgique, Irlande, Algérie, Espagne, Tunisie et Canada)

170 abonnés sur la page: https://www.facebook.com/licebergetlarose/

Et le meilleur classement de L’Iceberg et la Rose a été 39ème sur plus d’un million d’ebooks vendus sur Amazon! 39 ème !!!!!! Pincez-moi !!!

À très bientôt pour savoir comment l’histoire de L’Iceberg et la Rose est née.

Absente pour de bonnes raisons ;-)

Mon dernier article date du 14 mai… oula!! C’est loin ça le 14 mai!

Mais qu’ai-je fait depuis tout ce temps?

Mes prochains articles à venir (très vite cette fois-ci) seront consacrés à un historique des 4 dernières années. Et oui, 4 ans! J’ai commencé à écrire L’Iceberg et la Rose en juillet 2014 et nous voilà déjà en juillet 2018!

D’abord un bilan des 4 derniers mois, L’Iceberg et la Rose (L’I&R) où en sont-ils?

Et puis quelques petites anecdotes sur comment j’en suis venue à écrire ce roman, quelles ont été les étapes clés, les erreurs, les bonnes surprises et les nombreux apprentissages….

À très vite!

photo de couverture

C’est bientôt la fête des mères!

 

Votre mère est une femme aimante,  débordée, joyeuse, délicate, élégante, intelligente, agréable, très attachiante (mais c’est comme ça qu’on les aime), toujours présente, généreuse et tellement plus encore…

Vous voulez lui faire plaisir pour la fête des mères?

J’ai la recette idéale avec seulement trois ingrédients indispensables!

Premier ingrédient:

-un transat à l’ombre d’un arbre, une chaise longue sur un balcon, un canapé confortable dans son salon ou une natte de plage sur le sable fin.

Deuxième ingrédient:

-un thé, un cocktail, un verre de vin ou une coupe de champagne.

Troisième ingrédient:

-mon roman: L’Iceberg et la Rose (disponible sur Amazon, cliquez sur l’image ci-dessous)

Bonne lecture à toutes les mamans!

 

 

Comme une gamine devant un paquet de bonbons!!

 

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Voilà les nouvelles arrivées à la maison !!

Et avec elles, la correction de mon roman reçu par ma correctrice Audrey Martinez: http://audreymartinez.fr/.

Bon ok, j’ai reçu tout ça il y a quelques jours déjà mais j’ai été un peu débordée.

Il est temps de s’y remettre !!

Sinon pour les nouvelles, L’Iceberg et la Rose en est à 12 commentaires sur Amazon tous 5 étoiles !!

A ce jour, déjà 963 lecteurs tous supports confondus et ce du 11 mars au 3 mai !

 

 

Encore 1: Chapitre 3…

Samedi 27 avril : Premier événement

Les semaines passent et se ressemblent depuis que Marie est partie. Je profite de l’accès à internet de mon bureau pour me connecter à Skype et discuter avec Laure. Quasiment tous les soirs vers 22 heures, je descends et me connecte. J’ai décidé de l’aider à finir nos dossiers.

— Tu devrais tenter de valider ton diplôme, après tout, nous sommes déjà en train de finir les dossiers. Tu auras une note pour chacun d’entre eux, il ne te reste que trois partiels écrits à passer, me conseille Laure.

— Tu sais bien que je ne peux pas m’absenter comme ça.

— Avec un peu de chance, ils seront tous les trois le même jour, tu ne serais absente qu’un seul jour complet.

— Tu ne comptes pas la route ! lui dis-je comme une excuse.

— Prends l’avion !

— Je vais y réfléchir, je tente en vain de couper court à cette conversation.

— Oui, tu devrais ! Ce boulot, c’est bien, mais le jour où tu arrêtes, tu fais quoi ensuite ? Au moins si tu valides ta licence, tu auras déjà ça à noter sur ton CV.

— J’ai l’impression d’entendre mes parents !

— Ils ont raison Allie ! Tu as des points d’avance avec le premier semestre, tu auras une note sur les dossiers que l’on fait ensemble. Ton nom est toujours dessus et c’est un travail collectif de toute façon, je ne peux pas les rendre seule. Concentre-toi sur les dossiers et je te passe mes cours pour les trois partiels. Révise-les comme tu peux, si tu limites la casse, tu peux l’avoir. Ça serait dommage de ne pas le tenter si proche de la fin, argumente-t-elle convaincue.

— OK, OK, je vais voir ça. Envoie-moi tes cours. Je le ferai si j’ai le temps, lui dis-je résignée. Je sais qu’elle a raison.

Le temps que je passe avec Laure à travailler sur nos dossiers est le moment de la journée que je préfère. Comme les échanges avec mes collègues se contentent du strict minimum nécessaire au bon déroulement de nos journées respectives, Laure est ma compagnie la plus agréable, malgré l’écran qui nous sépare. Je reste souvent, une, deux voire trois heures avec elle, selon l’avancée de notre travail et parfois selon les commérages palpitants qu’elle a à me donner sur nos anciens amis communs. Je lui raconte mes journées ici, ma solitude toujours, l’attitude glaciale de mon patron, que je ne croise que cinq minutes par jour, mais qui ne semble pas porter une grande importance aux informations que je lui transmets. Il est pourtant à l’initiative de ce résumé quotidien. Elle reste persuadée que je perds mon temps et je tente désespérément de lui prouver le contraire. Mes efforts semblent vains, je ne peux pas lui en vouloir, je ne parviens pas à me convaincre moi-même d’avoir fait le bon choix en arrivant ici. Chaque soir, je repars de mon bureau rapidement, je passe devant le grand salon et accélère dans l’escalier. Chaque soir, les craquements des murs, le vent et les ombres me donnent des frissons. Je me sens observée, suivie. Je dors souvent la lumière allumée, Laure m’envoie généralement un SMS pour me demander si le fantôme ne m’a pas attaquée sur mon trajet. Elle est très amusée à l’idée qu’il y ait un fantôme au manoir. D’après elle, je suis juste dans une vieille maison qui craque. Elle a sans doute raison, je n’ai moi-même jamais vraiment cru à toutes ces histoires d’épouvante.

Demain, nous recevrons une quarantaine de personnes au domaine. Tout est presque prêt. Les invitations étaient déjà parties quand je suis arrivée, le traiteur est réservé, l’équipe est au complet. Seuls les détails de dernière minute restent à régler. J’envisage un apéritif printanier à l’extérieur, j’espère que le temps nous le permettra.

J’entends la sonnette, les premiers invités arrivent. Claire frappe à ma porte, elle me tend un complément d’uniforme à revêtir lors des réceptions.

— Tiens, à la laverie, ils m’ont prévenue que tu n’avais pas récupéré ton uniforme pour ce soir.

— Je n’étais pas au courant, pourquoi personne ne m’a prévenue avant ?

Elle s’en va, en haussant les épaules, sans même prendre la peine de me répondre. Je suis déjà prête et vêtue d’une robe de soirée. Tant pis pour l’uniforme, je soupçonne Elizabeth, l’une des blanchisseuses, qui ne semble pas m’apprécier beaucoup, d’avoir volontairement oublié de m’en informer. Je chausse mes talons aiguilles rapidement en tentant de garder l’équilibre et laisse sur le cintre la tenue qui m’était a priori destinée. Cela me vaudra certainement une remontrance de Monsieur, mais je n’ai plus le temps d’y penser. Je sors de ma chambre après un dernier regard dans le miroir. Je redresse ma silhouette, remonte les épaules ainsi que le menton et avance rapidement vers le grand escalier avec l’élégance nécessaire à l’événement. J’avais emporté avec moi une seule robe de soirée, classique et sexy à la fois. C’est une belle robe noire, avec de longues manches, sans décolleté sur le devant, mais un très beau dos nu. Proche du corps, elle descend jusqu’au sol et lorsque je marche, découvre ma jambe gauche jusqu’à mi-cuisses. Elle était vendue avec une jolie veste blanche ornée de trois boutons noirs au niveau des poignets, toutes les coutures sont également noires. Mon dos est ainsi complètement couvert et je ne risque pas de tomber malade, même si nous fêtons aujourd’hui le printemps, les températures sont encore bien loin d’être chaudes.

Je descends l’escalier, une main glissant sur la rampe dorée. Les invités sont reçus par Claire. Souriante, elle n’a pas oublié de s’adresser à eux avec les formules d’usage, réservées à leur titre. J’arrive à leur niveau et viens les accueillir en me présentant, « Appelez-moi Allie ». Je les accompagne jusqu’à la terrasse, le soleil nous fait l’honneur de sa visite. J’ai fait disposer le buffet sous les tonnelles, les parasols chauffants sont installés et nos convives pourront profiter des amuse-bouches sans craindre le rhume.

La ronde des arrivées ne se fait pas attendre. Charles, le majordome, les annonce les uns après les autres, non pas à leur entrée dans le salon, mais bien à leur sortie sur la terrasse. Je suis satisfaite de mon initiative. Marie m’avait dit qu’ils n’avaient jamais utilisé ces parasols chauffants, c’est maintenant chose faite. Nous pouvons ainsi profiter d’un apéritif printanier à l’extérieur.

Les premiers invités sont arrivés depuis bientôt quinze minutes et Monsieur ne devrait pas tarder. Je l’aperçois tandis que je discute avec le comte et la comtesse De Leicester ainsi que Monsieur Williamson, tous ces gens que je ne connaissais jusqu’alors que grâce à quelques mots écrits sur une fiche. Je sais que le comte et la comtesse connaissent Monsieur grâce aux matchs de polo, passion commune du comte et de mon patron. Le comte semble quelqu’un d’assez réservé en public et pourtant dynamique, il est élancé et sa beauté évidente s’est transformée en un séduisant charme avec les années qui avancent. Son épouse semble plus joviale. Elle paraît plus âgée que son âge et ses rides marquées ne lui font pas honneur. Je me souviens, bien entendu, de la fiche de Monsieur Williamson. Il y était indiqué « amis depuis l’Université ». Légèrement bedonnant, le sport ne semble pas être sa priorité, mais son visage montre un homme sympathique et honnête. Je leur propose une coupe de champagne. Alors qu’ils acquiescent et que nous plaisantons quelques instants, je sens le regard de Monsieur se poser sur moi. Il me dévisage, désapprobateur. Je baisse les yeux et me reconcentre sur la discussion. J’échange un sourire avec mes interlocuteurs et m’excuse afin d’aller chercher leurs coupes. Je m’avance alors vers le bar éphémère, installé là pour l’occasion. Monsieur est immobile derrière les verres en pleine vérification discrète auprès des serveuses que tout est en place. Il lève les yeux et fronce les sourcils. À mesure que j’avance, son regard perçant me trouble. J’imagine les reproches et baisse les épaules. Je prends finalement sur moi et me redresse. Il me scrute, avec un visage impassible. Une fois à sa hauteur, je prends délicatement les coupes, il s’adresse à moi.

— Vous ne portez pas votre uniforme.

— Non, Monsieur.

— Dois-je vous en demander la raison ?

— Non, Monsieur. Simplement, j’avais oublié qu’il y avait un uniforme spécial pour les événements et j’étais déjà apprêtée lorsque les premiers invités sont arrivés. J’ai préféré laisser l’uniforme et les accueillir comme il se doit.

— Vous appelez cela, comme il se doit ?

— Non, Monsieur, je vous prie de m’excuser, Monsieur.

Je baisse les yeux, honteuse. Il trouve ma tenue inappropriée. Moi qui étais fière de la porter.

— Ne les faites pas attendre, m’ordonne-t-il sèchement.

Je pars désorientée, avec mes trois coupes à la main. Je les apporte aux invités, en pleine conversation politique, et poursuis mon chemin parmi les autres convives. Les minutes passent, puis une première heure, les amis de Monsieur semblent passer un agréable moment sous le soleil timide des premiers jours de printemps. Je passe du temps avec tous, demandant des nouvelles d’enfants que je n’ai jamais vus, m’inquiétant des conflits au Mali ou encore en Syrie et tentant de répondre plusieurs fois aux interrogations sur la politique française.

Je passe moi-même un bon moment. Les invités, loin d’être hautains et froids, me posent beaucoup de questions sur mon pays natal, les coutumes, mes capacités culinaires, comme si être français impliquait d’être un grand chef. Pour la première fois depuis quasiment deux mois, j’échange avec plaisir avec des personnes agréables, j’en oublie presque ma solitude. Je croise parfois le regard de Monsieur en pleine conversation avec certains de ses amis. Je tente de l’éviter lors de mes déplacements, mais il est difficile d’échapper au maître des lieux.

Alors que je le pense en pleine argumentation sportive sur les derniers matchs de polo, il arrive derrière moi et m’attrape le bras. Je sursaute, ce contact heureusement très court me met mal à l’aise.

— Très bonne idée, cet apéritif printanier.

J’ai cru voir un sourire passer en une seconde sur ses lèvres et déjà il part rejoindre ses convives. Un compliment, c’est le premier depuis mon arrivée, il y a deux mois maintenant.

Claire me tire alors de mes pensées, une personne vient de se décommander. Il faut que j’en avertisse Monsieur. Je prends mon courage à deux mains et avance vers lui. Ses yeux se tournent vers moi et il comprend que je viens à sa rencontre, il s’excuse et prend congé.

— Monsieur, je viens vous informer que monsieur Taylor ne sera pas présent au dîner de ce soir, il vous prie de l’en excuser.

— D’accord.

— Je vais faire retirer un couvert, Monsieur.

— Très bien.

Il me fait un signe de tête pour me congédier, fait un pas puis se retourne et m’attrape à nouveau le bras.

— N’en faites rien, décalez monsieur et madame Williamson vers le comte et la comtesse De Leicester et laissez la place vacante à ma gauche, je ne veux pas qu’elle soit à côté du comte. Nous aurons certainement une invitée supplémentaire.

— À votre guise Monsieur.

« Elle », « Une invitée supplémentaire »? Mais qui ? Pourquoi ne suis-je pas au courant ? Comment vais-je l’accueillir, quel est son nom, son rang ? Je me retrouve submergée de questions et la réponse me parvient d’un seul coup : une invitée, il s’agit certainement d’une amie de Monsieur, ou plutôt de la future Madame. Il ne m’en a pas fait part, je sens comme un malaise s’emparer de moi. Je me raisonne, je ne suis que sa gouvernante, pas sa confidente.

J’arrive à la table et exécute les ordres. Je ne mets pas de nom, ne sachant pas quoi y inscrire. Je vérifie que tout est en ordre et retourne sur la terrasse. J’aperçois Monsieur discutant avec Monsieur Williamson, ils me scrutent, son ami lui glisse quelque chose à l’oreille, Monsieur me déshabille du regard et lui sourit.

Je frissonne, un courant d’air frais vient de passer sur mes reins. J’accélère le pas et me rends vers le bar pour m’assurer que tout se déroule parfaitement, me retrouvant ainsi à l’opposé de Monsieur et de ses regards qui me déstabilisent tant.

Charles, le majordome, vient à ma rencontre, le dîner est prêt. Je vais avertir l’hôte et sens un stress m’envahir comme je m’approche de lui. Il acquiesce avant de se retourner vers ses amis et de leur proposer de passer dans la salle de réception. Guidés par Charles, ils entrent peu à peu et se placent autour de l’immense table.

Les convives avancent, Monsieur m’attrape une fois encore le bras tandis que je m’éloigne en cuisine.

— Allie, vous avez impressionné mes invités.

« Allie », c’est la première fois qu’il utilise mon prénom lorsqu’il s’adresse à moi. Et un second compliment ! Je baisse la tête alors que mes joues rougissent légèrement.

— Merci, Monsieur, je dois aller voir en cuisine.

Je fais mine de m’éloigner, toujours aussi mal à l’aise de ce contact entre nous, mais il ne lâche pas mon bras et continue de marcher. Me voilà forcée de le suivre.

— Allie, vous ne pouvez pas aller en cuisine maintenant.

Alors que ma veste blanche avait jusque-là, bien caché le dos nu de ma robe, Monsieur pose sa seconde main sur mon dos, son pouce et son index se déposent sur ma veste, mais ses trois doigts suivants se retrouvent directement en contact avec ma peau dans le creux de mes reins. Il hausse les sourcils.

— Votre robe est décidément pleine de surprises.

Je sens une bouffée de chaleur envahir mon visage, je suis écarlate et très embarrassée. Il sourit, amusé par ma timidité. Je ne peux soutenir son regard pénétrant et reste bêtement immobile.

— Comme je vous le disais, vous ne pouvez pas aller en cuisine maintenant. Vous allez devoir faire quelque chose pour moi. Mes invités vous ont prise, comment dire, pour une amie. Enfin, ils pensent que vous êtes, ou plutôt que vous n’êtes pas que la gouvernante.

— Je ne comprends pas, Monsieur, dis-je toujours rouge de honte.

— Ils vous prennent pour mon amie.

— Quelle amie, Monsieur ?

Tandis que je pose la question, je vois son regard encore plus intense se plonger dans le mien avec ce petit air interrogateur. Il veut que je comprenne par moi-même, mais je n’ose pas formuler la pensée qui me traverse l’esprit.

— Ils pensent que vous et moi, nous sommes ensemble. Alors, installez-vous à table à ma gauche et faites semblant. Si vous restez discrète, tout se passera bien.

— Excusez-moi Monsieur, mais je ne pense pas que j’en sois capable. Ce n’est pas une bonne idée.

— S’il vous plaît, Allie…

Je le contredis et il me répond par un « s’il vous plaît ». Il me sourit et ce regard ! Comment refuser ? Comme s’il comprenait mes pensées, ses yeux se font encore plus insistants et il ne me laisse pas le temps de dire non à nouveau.

— Très bien, mais je dois prévenir Claire qu’elle est en charge du repas.

Il fait un signe à Charles et lui demande d’avertir Claire que je dîne à la table. Il garde sa main dans mon dos, sans même essayer de la mettre intégralement sur ma veste. Je suis comme prise au piège, la petite brebis égarée face au loup.

Il m’indique le chemin, tire ma chaise avec galanterie, s’assied à mes côtés et lève le verre de Champagne que lui tend la serveuse. Je suis gênée et mal à l’aise alors qu’il porte son toast.

Contrairement à ce qu’avait dit Monsieur, il m’est difficile de me faire discrète pendant le repas. Tous les regards sont tournés vers moi. Madame Rushmore, une dame légèrement forte et un peu trop maquillée, commence la première question de l’interrogatoire.

— Allie, vous êtes consciente, que vous faites beaucoup d’envieuses ?! Un homme beau et riche comme Dorian, nous en rêvons toutes !

Je balbutie une réponse aussi claire que ridicule, espérant que l’intérêt général change de victime. Mais après un léger rire collectif, la seconde question arrive déjà.

— Depuis quand vous connaissez-vous ? interroge la comtesse De Leicester.

— Quelques semaines.

Je reste vague, ils vont se lasser.

— Je sais que c’est indiscret, mais vous avez au moins dix ans d’écart, c’est beaucoup, non ? intervient, à nouveau, madame Rushmore.

L’audience acquiesce, Monsieur baisse les yeux. Je n’ai pas le temps de réfléchir à une réponse qu’une autre question arrive déjà.

— Imaginez si Dorian avait des enfants, vous auriez presque leur âge ! Non ? se moque-t-elle dans un rire hautain, presque vulgaire.

— Qu’est-ce qui vous amène en Angleterre ? Vous avez des terres dans le secteur ? Quel est le nom de votre père, je le connais peut-être ? s’intéresse Monsieur Williamson.

— Delonnay, mais je n’ai pas de famille en Angleterre.

De Lonnay, ah oui, les Français disent « De » comme nous disons Sir, n’est-ce pas ? Lonnay est une région ? renchérit-il semblant essayer de me sortir d’un faux pas, un sourire aimable aux lèvres.

— Non, pas du tout, c’est en un seul mot, dis-je simplement.

— Et comment vous êtes-vous rencontrés ? me questionne son épouse, madame Williamson.

Monsieur vient à mon secours.

— Je cherchais une gouvernante.

Il boit une gorgée de champagne.

— J’en cherche toujours une, dit-il en reposant sa coupe.

Les invités rient. Il répond encore à quelques questions à « notre » sujet et dirige la conversation vers quelqu’un d’autre. La suite du repas se passe plutôt bien.

Après le dessert, alors que les hommes se retirent dans le petit salon pour des discussions qui leur sont réservées, les femmes, elles, se dirigent vers le grand salon. Je m’excuse en prétextant devoir vérifier les cuisines. Elles hochent la tête d’approbation et me félicitent d’avoir déjà obtenu le respect du personnel de Monsieur. À peine ai-je fait quelques pas, que je les entends ricaner comme des hyènes après un bon repas. Je m’attarde un instant, une première voix s’exclame.

— Il va se lasser, ces petites jeunes sont mignonnes, mais c’est tout ce qu’elles ont et la fraîcheur ne dure pas éternellement !

— Vous avez bien raison ma chère, les hommes sont faibles dès qu’il s’agit de leur agiter un joli petit bout de viande bien frais devant le nez, mais ça ne durera pas ! rajoute une seconde invitée que je ne reconnais pas.

— Tout à fait, tant qu’il ne se fait pas avoir ! Après tout, elle débarque d’on ne sait où, qui nous dit qu’elle n’est pas là pour l’argent ! Heureusement, Dorian n’est pas né de la dernière pluie ! claironne une troisième dame, qu’il me semble être madame Rushmore. J’aperçois Charles arrivant dans le couloir à ce moment-là et je m’éclipse aux cuisines, espérant que les conversations soient toutes autres dans le petit salon de ces messieurs, mais j’ai l’intime conviction que si la présence de Monsieur les en empêche, ces gentlemen n’en pensent pas moins. Qu’importe, je n’ai fait que jouer un rôle ce soir, mais je comprends mieux l’une des raisons, peut-être, du célibat de Monsieur.

Peu à peu, les invités quittent les lieux. Je les accompagne à la porte. Tandis que les derniers partent, Monsieur Williamson complimente Monsieur sur « sa trouvaille ». Ce dernier passe alors son bras autour de moi et vient poser sa main sur ma hanche.

— Ne la laisse pas filer, Dorian, lui recommande Monsieur Williamson, son plus vieil ami à en croire les fiches.

— Je n’en ai pas l’intention, répond simplement Monsieur.

Aussitôt la porte fermée, il me fixe.

— Merci, Allie, vous vous en êtes très bien sortie. Ne vous y habituez pas.

Il retire sa main et s’en va sans un autre mot. Décidément, Monsieur a ses humeurs. Il me dit de ne pas m’y habituer, mais il oublie que je n’ai rien demandé. Je n’ai pas le temps de m’attarder davantage, je suis éreintée, mais il me reste encore beaucoup de choses à faire. L’équipe a bien travaillé, les lieux sont propres, la table est débarrassée, la terrasse est rangée. Je les ai congédiés, c’est à moi de finir, après tout, je suis restée assise à profiter du repas pendant qu’eux travaillaient. Je vais ouvrir les fenêtres et vider les cendriers du petit salon occupé par ces messieurs, l’odeur du cigare empeste le rez-de-chaussée. Ensuite, je vais ranger le salon des dames, je débarrasse les tasses, remets les coussins, nettoie les tables, passe un coup d’aspirateur, tire les rideaux. Une bonne chose de faite. Je retourne dans le premier salon, l’air frais du soir est entré. Je ferme les fenêtres, l’odeur de cigare a presque disparu. Je pose ma veste sur l’accoudoir du sofa et effectue les mêmes gestes que précédemment. Je m’assieds un instant afin de retirer mes chaussures, mes jambes sont lourdes. Je les relève sur le sofa et ferme les yeux une seconde. Mon corps se relâche et mon inconscient s’évade, la fatigue a raison de moi et je plonge dans mes rêves, accompagnée comme souvent par Anthony. J’entends au loin une porte qui s’ouvre, des pas s’approchent, je sens sa présence juste derrière moi, mon visage fait face au dossier et je garde les yeux fermés. Délicatement, sa main frôle mon dos. Ses doigts me caressent doucement de bas en haut. Après quelques secondes, le bout de ses doigts vient effleurer ma hanche dépassant légèrement les limites du tissu de ma robe. Je remue légèrement, comme dérangée dans mon sommeil. Sa main s’immobilise et quitte ma peau. Il soulève ma veste tombée sur le sol et la dépose sur mon dos. En une seconde, je me retrouve dans ses bras. Je sens son odeur, mélange d’eau de parfum et de cigare. Il monte l’escalier, je reste la tête sur son épaule, les yeux clos. Il ouvre la porte de ma chambre et me dépose doucement sur mon lit. Je me niche contre lui, apaisée dans ses bras, comme toujours.

Réveillée en sursaut par un bruit de porte, j’ouvre les yeux. Perdue, je cherche un repère, une lueur, la forme d’un meuble qui puisse m’indiquer où je suis. Avec mes mains, je tâtonne et soupçonne une couette. D’un bond, je tente d’atteindre ma lampe de chevet. La lumière s’allume, je suis, en effet, sur mon lit, le côté resté libre de ma couette est posé sur moi. Je suis pieds nus et ma veste est sur le fauteuil. Une sensation étrange m’envahit. Je ne me souviens pas être montée me coucher. Je ne sais absolument pas comment je suis arrivée là. J’ai dû me réveiller, aller me coucher, me rendormir aussitôt et mon cerveau embué par la fatigue ne s’en souvient plus.

Je me lève et vais vers la salle de bain. Je me démaquille, me décoiffe et me déshabille. Je vais déposer ma robe sur la chaise. Je me recouche et éteins la lumière. Finalement, je me relève et vais fermer ma porte à clef, je ne voudrais pas me retrouver hors de ma chambre demain matin. Je m’allonge et reprends mon rêve là où il avait été interrompu. Je me blottis dans les bras d’Anthony. Anthony, qui m’a prise dans ses bras pour me porter jusqu’à ma chambre, a monté l’escalier. Et si ce n’était pas un rêve ? Qui alors ? Charles, le majordome ? Non, il m’aurait réveillée. Monsieur ? Non, il se serait indigné de mon attitude. Le fantôme ? Je repasse le rêve dans ma tête, la main qui me caresse, l’odeur de cigare, les bras qui me portent. Où s’arrête le rêve et où commence la réalité ? Non, je suis juste montée seule et endormie.

Je me réveille d’un sommeil agité et peu réparateur. J’ai des cernes et je bâille devant le miroir. Je me prépare, m’habille, prête à descendre, je pose la main sur la porte. Une appréhension m’envahit, je vais devoir croiser le regard de Monsieur. Il me déstabilisait déjà, mais après notre jeu de rôle d’hier, le dîner, sa main sur ma hanche, ses doigts qui me frôlent sous ma veste, je ne vais plus oser me retrouver dans la même pièce et me sens incapable de soutenir ses deux yeux bleus qui me fixent tant.

Je descends, passe par le salon récupérer mes chaussures restées sur place et rejoins les cuisines pour un petit-déjeuner bien mérité. Elles sont presque vides, beaucoup d’employés sont en congé aujourd’hui. Je me sers, choisis du pain et de la confiture avec un bol de lait chaud. C’est le petit-déjeuner que je prenais enfant. Seule à ma table, toujours embuée, je pose mes mains sur le bol qui les réchauffe, ferme les yeux et me revois un instant à la table familiale. Je ne peux m’empêcher de repenser à cette nuit et à ce rêve étrange. Comment ai-je rejoint mon lit ?

Je fais le tour de la maison, tout est normal. Les gardes sont à leur place, pas de courrier aujourd’hui, nous sommes dimanche. Je suis moi-même en congé, mais je ne peux m’empêcher de faire le parcours habituel, de me lever tôt et de vérifier que tout va bien comme chaque matin. Je passe à mon bureau sans raison particulière, cette fois-ci. J’entre et m’assieds, je prends le planning des choses à faire cette semaine et m’aperçois que plusieurs ont été rayées. Des rendez-vous de Monsieur à préparer, des dîners et un Post-it sur lequel il est noté : À ANNULER.

Claire ne m’en a pas parlé, peut-être que Monsieur le lui a demandé hier soir. Quelqu’un frappe à ma porte, mon cœur s’emballe. Charles apparaît.

— Bonjour, Allie. Je voulais te prévenir, je vais chez ma mère, je serai de retour mardi.

— Mais, tu ne peux pas. Monsieur aura besoin de toi demain !

— Non, c’est bon lorsqu’il est à l’étranger, nous pouvons partir quelques jours à tour de rôle.

— Quoi ? Mais il n’est pas à l’étranger ?

— Bien sûr que si, il me l’a dit ce matin en partant à l’aéroport. Il va au Japon pour deux semaines. Tu n’étais pas au courant ?

— Non, je dois dire que non. Mais il est parti à quelle heure ?

— Vers 7h45, je sortais les chiens. J’ai laissé un mot dans la cuisine. Tu ne l’as pas vu ?

— Non. Il a laissé un message pour moi ?

— Non, il était très pressé.

— Bon, très bien merci Charles, bon week-end.

Charles referme la porte. Au Japon pour quinze jours, mais ce n’était pas prévu. Il est parti ce matin à 7h45, je descends chaque dimanche à 8 heures. Il aurait pu m’attendre. Il aurait aussi pu me prévenir ou me laisser un mot. Mes yeux retombent sur le planning. Le voilà son mot : À ANNULER. Décidément, il est difficile à suivre.

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J’ai encore besoin de votre aide!!! Juste pour quelques mots…

Bonjour à tous!!

Je suis ravie de voir qu’en 11 jours seulement, déjà 16 lecteurs (dont la plupart ne me connaissent pas du tout) m’ont fait confiance et se sont procuré L’Iceberg et la Rose au format Kindle actuellement disponible.

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Je reçois tous les jours des commentaires (sur le blog ou sur Facebook) mais aussi beaucoup de sms et de mp très gentils de votre part, pour me féliciter, m’encourager et corriger quelques fautes tenaces! Ce serait génial que vous puissiez guider mes futurs lecteurs et laisser ces commentaires sur la page d’Amazon.

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Encore merci d’avoir pris la route avec moi en avant vers mes rêves…

Chapitre 4: Mai : Premier retour

Une dizaine de jours se sont écoulés. J’avoue que la maison est plus détendue quand Monsieur n’est pas là. Chacun s’affaire à sa tâche, ses employés sont disciplinés et honnêtes, malgré notre mésentente, ils restent fidèles à eux-mêmes. Je les trouve même trop sérieux. Pourquoi devrais-je me lever à 5 heures du matin quand je sais qu’il y a moins de travail que d’habitude, car le maître des lieux n’est pas là ? Il n’y a pas de visites, de dîners et de repas à préparer autres que pour le personnel. Je décide, dès le mercredi, d’instaurer un rythme de travail plus léger, en musique, et d’octroyer davantage de pauses à chacun, sous les rayons timides du soleil. Marie m’avait laissé un mode d’emploi des périodes d’absence de Monsieur. Elle y décrit ce que j’ai pu constater, des semaines plus calmes, mais en insistant sur le fait que le travail doit être impeccable. Et comme chaque jour, je dois faire mon rapport à Monsieur. Je laisse donc une petite note sur son bureau, chaque soir. Elle me demande d’y inclure tous les détails. Monsieur souhaite tout savoir. J’y note les libertés que j’ai instaurées et comme d’habitude, les informations du jour. L’absence de Monsieur me permet de me consacrer à la révision de mes partiels. Je ne lui ai pas encore demandé l’autorisation de m’absenter, mais j’espère qu’il acceptera. Je révise chaque soir, pendant une bonne heure, et également, quasiment deux heures durant la journée, bien installée dans mon bureau. Je n’ai, bien sûr, pas le droit, mais la distance qu’ont instaurée mes collègues entre eux et moi, me permet de le faire sans risquer d’être démasquée. Les cours de Laure sont bien pris et vont à l’essentiel, malgré mon absence, je comprends presque tout et lui demande assez peu d’éclaircissements.

Mes collègues ont d’abord été surpris du nouveau rythme de travail que je leur proposais, voire sceptiques, mais ils semblent y prendre goût. Peut-être même, commencent-ils à apprécier ma façon de gérer la maison ? Pour le leur annoncer, j’ai provoqué une réunion improvisée à l’heure du déjeuner. Alors qu’ils étaient tous attablés, je suis arrivée, et me suis adressée à eux.

— Je vous propose, lorsque Monsieur n’est pas là, de commencer deux heures plus tard. Le travail devra, bien sûr, être d’aussi bonne qualité que d’habitude, mais j’estime qu’il y a moins de ménage à faire, pas de dîners ou autres à préparer, moins de linge à changer, donc moins de lessives. Je reste cependant à votre écoute si certains estiment que leurs tâches quotidiennes ne peuvent pas être faites en moins de temps. Bien entendu, ces aménagements ne concernent pas les gardes qui continuent à se relayer sur 24 heures. Je vous propose également de mettre un peu de musique, je me chargerai d’allumer et d’éteindre chaque jour la chaîne Hi-Fi. J’ai pensé à une radio locale, qui diffuse à la fois de la musique moderne, mais aussi de grands classiques du répertoire anglophone ou encore des informations, mais je reste ouverte à d’autres propositions. Avez-vous des remarques, des questions, des suggestions ?

Le silence habituel est brisé par de légers murmures.

— Mais on devra mentir à Monsieur à son retour ? m’interpelle Claire.

— Non, je vais l’en avertir.

— Mais tu as son autorisation ? me demande Charles.

— Non, j’ai pris l’initiative de cette décision, dont je vais lui faire part, mais ça reste un aménagement ne concernant que ses périodes d’absence. Si le travail est bien fait et qu’il est satisfait de retrouver une maison impeccable à son retour, je suis convaincue que ça ne posera pas de problème.

— Et si ça en pose, c’est nous qui prendrons ! s’exclame Elizabeth, la blanchisseuse.

— Mais non, pas du tout, je prends l’entière responsabilité de cette décision. Sauf si vous préférez continuer sur le même rythme que d’habitude ?

Pas de réponse, ils échangent des regards, des chuchotements. Je poursuis dans ma lancée.

— Et pour la musique, est-ce que ça vous convient ?

Encore des marmonnements.

— Très bien, je prends ça pour un oui. Je mets en route la musique dès maintenant. Pour les horaires, le changement sera effectif dès demain, merci d’avertir vos collègues qui ne travaillent pas aujourd’hui. Demain, nous commençons donc tous deux heures plus tard par rapport à nos horaires habituels. Pour les cuisiniers, ça signifie 7 heures du matin, pour les autres, 8 heures du matin. Des questions ?

Je patiente quelques secondes, passe mon regard sur chaque visage, même s’ils m’ignorent les uns après les autres.

— Très bien, bon appétit à tous.

Je quitte la pièce et retourne dans mon bureau. J’irai déjeuner dans une heure lorsqu’ils seront tous partis.

Je rejoins toujours Laure, plusieurs soirs par semaine sur Skype, nous continuons les dossiers que nous devions rendre ensemble. Je n’ai presque plus la sensation d’être suivie ou observée. Je dois m’habituer aux lieux et la météo s’améliore avec le printemps, il pleut moins et il y a moins de vent. Mon fantôme n’était certainement qu’un peu de mauvais temps et de bruits d’une vieille demeure. Malgré tout, je ne m’attarde jamais, les couloirs sombres de ce vieux manoir ne me rassurent quand même pas dans la pénombre de la nuit.

Un jour, alors que je dépose le rapport de la journée sur le bureau de Monsieur, je me surprends à fermer la porte derrière moi. Je déambule, regarde les étagères, frôle le bois de son bureau. Il n’y a aucune photo, pas d’objet personnel. Bien sûr, il est chez lui, ces meubles sont les siens, ces livres sont les siens, mais je pense plus à un souvenir, une chose plus intime qu’une bibliothèque. Je m’approche des livres : Hugo, Verne, Maupassant, Perrault, De La Fontaine. Monsieur aime la littérature française, ceci explique sa maîtrise parfaite de cette langue. Il y a aussi quelques auteurs que je ne connais pas et Shakespeare, bien sûr.

Je continue ma visite, j’observe les tableaux. Ce bureau ressemble à un vieux musée, sombre et peu accueillant. Je ne pourrais pas passer mes journées ici. Au fond de la pièce, j’aperçois une poignée, derrière un rideau vert en velours. J’hésite et y pose la main. La porte est fermée. Il ne s’agit pas d’un placard, mais bien de l’entrée d’une pièce. La seule pièce que je ne connais pas. Je ne me souviens pas l’avoir vue sur les plans non plus. Monsieur est un cachotier. Qu’a-t-il de si personnel à cacher et qui ne nécessite pas d’entretien. Un trésor ? Une garçonnière ? Un cachot ? Ou pire, est-ce qu’il y enferme les corps de ses amantes décédées, tel Barbe Bleue ?

J’ai passé assez de temps dans ce bureau vert, j’en pars rapidement. Monsieur sera de retour dans quatre jours. Demain, je dois m’assurer que tout est en ordre. Je n’ai eu aucune nouvelle, pas d’appel, pas d’email, rien. Je connais la date et l’heure de son arrivée grâce à son chauffeur qui a priori a eu des nouvelles, lui. J’aimerais éclaircir tout cela lorsqu’il reviendra, si je suis sa gouvernante, ne dois-je pas tout savoir ? Les nuits suivantes sont agitées, je suis anxieuse.

Dernier jour sans le maître des lieux, le stress monte. Je vérifie tout, pièce après pièce. Il faut qu’il soit satisfait de retrouver sa maison comme il l’a laissée, qu’il ait confiance en moi lors de son prochain départ. Je vais me coucher, nerveuse. Son retour signifie que je vais devoir lui parler tous les jours. Les souvenirs de notre dernière soirée passée ensemble remontent à la surface. J’ignore quelle attitude je vais devoir adopter avec lui. Il va quand même falloir que je lui fasse comprendre que je ne suis pas à sa disposition pour tout. Mon rôle n’est pas de jouer à être sa compagne. Il ne faut pas que cela se reproduise.

Nous sommes vendredi. Jour J. Je me lève et vaque à mes occupations matinales comme chaque jour, la maison est silencieuse, je n’ai pas mis de musique aujourd’hui. Chacun est à son poste, comme s’il n’était pas parti. 13 heures, il ne devrait plus tarder, dois-je l’accueillir à son retour ?

Je vais à la porte, une boule au ventre. Charles arrive, valises à la main. Je vois son ombre avancer sur la terrasse, je lève les yeux et croise son regard.

— Bonjour, Monsieur. Avez-vous fait bon voyage ?

— Oui, merci.

Il passe devant moi et part s’enfermer dans son bureau.

L’Iceberg est de retour. Ma journée se poursuit avec un sentiment étrange, je ne sais pas quoi en penser. J’arrête de me torturer, Monsieur est lunatique, ça ne doit pas m’affecter. Par contre, je décide que ça ne m’empêchera pas de mettre les points sur les i.

L’heure de mon rapport arrive. Je me présente devant le bureau, il m’autorise à entrer. Je fais mon laïus, il ne lève pas la tête de ses dossiers. Une fois terminé, il me congédie. Finalement, cette situation va être plus facile à gérer que je ne l’imaginais.

Le lendemain, même scénario, je prends mon courage à deux mains et lui demande l’autorisation de m’absenter pour mes partiels.

— Monsieur, puis-je vous demander une faveur ?

Il lève la tête, enfin !

— De quoi s’agit-il ? m’interroge-t-il froidement.

— J’ai besoin de rentrer en France dans une semaine, j’aimerais partir le dimanche et rentrer le mercredi dans la journée. Est-ce possible ?

— Si ça reste exceptionnel, pourquoi pas. Ça sera décompté de vos congés annuels, me précise-t-il sans me poser la moindre question sur la raison de l’absence.

— Merci Monsieur. Soulagée, je quitte son bureau avant qu’il ne change d’avis.

Plusieurs jours passent et se ressemblent. À la fin de la semaine, comme convenu, je pars pour la France. J’ai décidé de prendre l’avion. Je me rends à l’aéroport avec ma voiture et la laisse là-bas. J’atterris à l’aéroport de Roissy où mes parents m’attendent. Nous passons la soirée ensemble. Le lundi matin, après avoir fait la route avec leur voiture, je retrouve Laure sur le parking de la Faculté. Je suis ravie de la retrouver, mais le stress des partiels gâche un peu notre plaisir. Les deux premiers sont aujourd’hui et le troisième est demain matin. Je dors chez elle le soir et repars le lendemain, en fin d’après-midi. Nous avons déjeuné ensemble après l’examen et profité du soleil pour nous promener en ville. Nous nous quittons difficilement, mais je lui promets de revenir vite. Je passe la dernière soirée avec mes parents, leur raconte ma vie au château, en évitant les histoires de fantôme, de patron irritable et de collègues distants. Finalement, je ne leur parle que de banalités pour ne pas les inquiéter. Ils sont ravis de ma décision de passer mes partiels et mon départ le mercredi matin est encore plus difficile qu’avec Laure, la veille. Je me sens ressourcée. Passer du temps avec les gens que j’aime m’a fait du bien, et je retrouve, sous la pluie, les grilles sombres du domaine avec appréhension.

Le jeudi, Monsieur est toujours aussi peu loquace que jovial. Chaque jour, j’ai droit à quelques formules de politesse qui arrivent comme une obligation et j’ai l’impression de le déranger à chacun de mes passages. Je crois que je vais garder le petit surnom d’Iceberg. Il lui va parfaitement, glacial, impénétrable, avec une petite partie visible et une énorme, cachée de tous, changeant d’humeur en fonction des courants. Il n’aborde même pas le sujet des libertés que j’ai instaurées durant son absence. Peut-être n’a-t-il même pas lu les notes que j’avais laissées sur son bureau.

Je m’habitue à son attitude et ne m’en offense plus. Je pense qu’il s’en rend compte. Un soir, alors que j’ai terminé mon rapport, ma main sur la poignée, je m’apprête à partir.

— Souhaiteriez-vous emprunter un de mes livres ?

Surprise par la question, je lui réponds que non.

— Très bien, je pensais que vous aviez une curiosité littéraire. Il appuie sur les derniers mots.

— J’aime lire, en effet.

Ses yeux me fixent avec insistance. Il sourit. Un sourire entendu comme si j’étais dans la confidence de quelque chose. Il sait ! Il sait, je ne sais pas comment, mais il sait que j’ai fait le tour de son bureau. Il a accentué le mot « curiosité ».

Je lui souhaite une bonne soirée et en partant, lui tourne le dos, gênée.

— Vous ne dormiez pas ?

— Pardon, Monsieur ?

— Le soir du dîner, quand je vous ai trouvée dans le salon, vous ne dormiez pas.

Ce n’est plus une question, c’est une affirmation. C’était lui. Je suis bouche bée, muette, mon esprit reste bloqué sur cette information. Déboussolée, je baisse la tête et ferme la porte derrière moi en partant. Je ne lui ai pas répondu. Je dois toujours répondre à Monsieur. Je sais maintenant que ce n’était pas un rêve. Monsieur m’a portée jusqu’à ma chambre. Qu’en est-il des caresses sur ma peau ? Est-ce que je rêvais ? Moi qui voulais mettre les choses au clair avec lui sur mon rôle ici, me voilà maintenant à soupçonner mon patron d’avoir eu des gestes plus que déplacés envers moi. Et je suis partie comme une enfant vexée, sans même avoir saisi l’occasion d’en savoir plus, de comprendre ce qui s’était passé, ce soir-là.

Je peine à m’endormir, je me repasse le rêve encore et encore. Je me souviens maintenant avoir rêvé du bruit de la porte du salon qui s’ouvre et des pas d’Anthony qui s’approchent. Je suppose qu’il s’agissait en réalité de ceux de Monsieur, mais ai-je rêvé des mains sur ma peau ? Je comprends aussi cette odeur de cigare et d’eau de parfum lorsqu’Anthony me prenait dans ses bras. Monsieur avait passé la fin de soirée à fumer le cigare avec ses amis. J’aurais dû faire le lien plus tôt. Pourtant, je me souviens avoir rêvé me blottir dans ses bras, une fois couchée dans mon lit et c’est totalement impossible puisque j’étais juste contre mon oreiller, alors ses doigts sur ma peau, étaient certainement aussi un rêve. Je me torture l’esprit, mais ne parviens pas à en être absolument certaine. Rêve, réalité. Je préfère me dire qu’il m’a juste raccompagnée dans ma chambre. En dehors de ce jour-là, il n’a jamais eu d’autres gestes déplacés envers moi, c’est la preuve la plus crédible pour étayer mes pensées. Et pour plus de sérénité, je préfère m’en tenir à cette version.

Deux jours plus tard, je suis décidée à tout de même mettre les choses au clair. Peut-être essayait-il de me parler de ce soir-là, de s’excuser, et je suis partie sans lui laisser la chance de le faire. J’arrive devant son bureau à l’heure habituelle. Il m’invite à entrer. Je fais mon rapport, une fois terminé, j’inspire à fond et remonte les épaules. Il lève le nez de ses dossiers.

— Oui ?

— Je dois vous parler.

Il hausse les sourcils.

— Je voulais dire, puis-je vous parler, Monsieur ?

— Bien sûr, je vous écoute.

— Pourriez-vous me prévenir lorsque vous partez ? Je suis votre gouvernante, il me semble que je devrais tout savoir sur vos déplacements.

Il pose son stylo, se redresse puis s’adosse à son fauteuil. Il me fixe les bras croisés, je me déconcentre.

— Enfin, je veux dire, je devrais être en mesure d’informer mes collègues quant à vos déplacements et non l’inverse.

— Vous avez raison. Je ne le ferai plus. Autre chose ?

— Euh… Non, enfin, si. Je ne jouerai plus à être votre amie lors de vos soirées, je suis là en tant que gouvernante uniquement. Tout autre rôle me semble déplacé.

— C’est noté.

— Et j’aimerais être tenue informée des changements de dernière minute avec autre chose qu’un Post-it sur lequel serait inscrit : « À ANNULER ».

Il fronce les sourcils.

— Vous avez terminé ? J’ai du travail.

— Oui, Monsieur, pardonnez-moi.

Je quitte la pièce, à la fois fière et prête à subir le retour de bâton. Je m’éloigne rapidement. Le jour suivant, nos échanges se réduisent de nouveau au minimum.

Un matin, alors que chacun s’affaire à sa tâche, Claire frappe à la porte de mon bureau.

— Monsieur te demande.

— Très bien, j’y vais, merci, Claire.

— Je ne sais pas ce que tu as fait, mais il semble très en colère. Je ne l’ai jamais vu comme ça du temps de Marie ! rit-elle l’air moqueur, avant de quitter la pièce.

J’arrive, tremblante, devant le bureau. Je sonne.

— Entrez ! Le ton ferme et agacé de sa voix me rend encore plus nerveuse.

— Vous m’avez fait demander, Monsieur ? Je baisse les yeux et rougis malgré moi, honteuse d’une faute commise que j’ignore encore à ce moment-là.

— Suivez-moi.

Il se lève et avance vers la porte de sa chambre, l’ouvre et me fait signe d’entrer. Je pense à mon rêve, dois-je accepter ? Pourquoi m’emmène-t-il dans sa chambre ? J’entre, les épaules basses, comme un oiseau blessé tombé du nid lors de son premier vol, espérant que sa mère arrive à temps pour le sauver du chat témoin de la scène, perché sur sa branche, prêt à bondir tel un félin affamé.

— Regardez !

Debout juste derrière moi, il pointe de son doigt la commode de sa chambre.

— Vous ne remarquez rien ? poursuit-il fâché.

Je tente de comprendre, me repasse en boucle les images de la chambre de Monsieur. Habituée à y entrer seule, je me sens toujours comme une touriste dans les appartements d’un roi, ayant jadis existé. Être là, à ses côtés, me ramène à ma réalité et au fait que ce roi-là est bel et bien contemporain, vivant et exigeant.

— Le hibou, Monsieur. Il n’y est plus, je réponds, sûre de moi.

— La chouette, exactement. Elle a disparu, c’est une chouette en or, avec deux émeraudes à la place des yeux. Trouvez qui a fait ça, je veux la récupérer, elle appartenait à ma mère, m’informe-t-il sèchement, avant de sortir de sa chambre d’un pas décidé.

Il s’assied et se plonge dans ses dossiers. J’en déduis que notre entretien est terminé. Je quitte la pièce sans un mot de plus.

Je retourne à mon bureau, vérifie qui était de service ces deux derniers jours, et commence à réfléchir à qui pourrait être l’auteur de cette disparation. Mon esprit se fixe sur Elizabeth. Je vérifie sa fiche, dix ans d’ancienneté, 45 ans, elle est blanchisseuse. Elle est venue ce matin, dans la chambre de Monsieur, récupérer le linge à laver. Particulièrement froide avec moi depuis mon arrivée, j’espère ne pas me focaliser sur elle à cause de cette attitude. J’ai remarqué, depuis quelques jours, un changement dans sa façon d’être. Suspicieuse, je lui demande de me rejoindre dans mon bureau.

— Elizabeth, est-ce que vous allez bien ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— OK, pour une raison que j’ignore, je pense que vous ne m’appréciez pas, mais là n’est pas la question. Je m’interroge sur vous, vous semblez préoccupée ces derniers jours et je trouve que cela a des répercussions sur votre travail. Vous n’avez peut-être pas envie d’en parler, je comprends, mais si vous en avez besoin, je suis là aussi pour vous écouter.

— Si vous le dîtes.

— J’ai aussi une question délicate à vous poser. Il manque une chouette dans la chambre de Monsieur, est-ce que vous sauriez ce qu’il en est advenu ?

Elle me fixe du regard et je vois que ses yeux se brouillent, ils se teintent de rouge et les larmes refoulées inondent ses pupilles.

— Mon mari et mon fils ont eu un accident de voiture, ils sont tous les deux hospitalisés. Ils sont sortis d’affaire, mais j’ai eu très peur. Mon fils aimerait un vélo pour son anniversaire, il a eu 10 ans hier et il l’a fêté sur son lit d’hôpital. Je voulais juste lui faire plaisir. Mon mari conduisait trop vite et c’est à cause de lui s’ils ont eu un accident. Il était chauffeur routier, mais il n’a plus de permis maintenant et son employeur l’a licencié. Je voulais juste lui faire plaisir, répète-t-elle à bout de souffle.

Elizabeth s’effondre devant moi et je ne peux qu’avoir pitié de cette maman affolée, et ne cherchant qu’à réconforter son fils, mais malheureusement je ne peux pas laisser passer ce vol.

— Je comprends, mais vous devez la rendre à Monsieur.

— S’il apprend que c’est moi, il me licenciera, et qu’est-ce qu’il se passera ? Comment je vais nourrir mon fils si je perds aussi mon travail ?

— Vous ne pouvez pas la garder, et puis faute avouée à demi pardonnée. Monsieur saura faire preuve de clémence si vous vous excusez. Je suis certaine qu’il comprendra. Et puis, il ne l’apprendra peut-être pas aujourd’hui ou dans quelques jours, mais s’il l’apprend par lui-même dans quelques mois, ce sera pire. C’est un homme bon, j’en suis certaine.

— Vous avez raison, je la lui rapporterai demain.

— C’est une sage décision. Vous savez, je ne suis pas là pour vous rendre la vie difficile. Je fais mon travail. Je sais que l’équipe ne m’apprécie pas beaucoup et je ne cherche pas à me faire des amis. Nous sommes collègues, et il se trouve que je suis votre supérieure. Je ne compte pas devenir votre meilleure amie, mais je sais écouter et comprendre si vous en avez besoin. N’hésitez jamais à pousser la porte de mon bureau.

— Merci.

Elle quitte la pièce, le regard bas, mais un léger sourire de soulagement sur les lèvres et je me vois investie de la mission de la protéger.

Pour le rapport du jour, je me rends dans le bureau de Monsieur, anxieuse et coupable du secret que je détiens et choisis de ne pas le lui révéler.

— Alors, vous avez découvert qui a fait ça ? me questionne-t-il le regard noir.

— Non, pas encore Monsieur, mais j’y travaille. Je sens mes joues rougir malgré moi.

— Dépêchez-vous. Je n’aime pas la malhonnêteté, encore moins entre mes murs !

Son regard est pénétrant, je me sens percée à jour. Je bombe le torse, je ne veux pas éveiller ses soupçons et puis j’ai réglé cette affaire. Sa chouette lui sera rendue demain. Je dois être fière de moi et non honteuse de lui mentir. Je quitte la pièce rapidement, je ne suis vraiment pas à l’aise, je suis pressée qu’Elizabeth remplisse sa part du marché maintenant que j’ai rempli la mienne.

Vers 11 heures le lendemain matin, Elizabeth vient frapper à la porte de mon bureau.

— Entrez !

— Bonjour, Allie, je vais au bureau de Monsieur. J’ai pensé que peut-être vous pourriez m’accompagner ?

— Bien sûr, je vous suis. Ça va bien se passer, rassurez-vous.

Je prononce cette phrase comme pour m’en convaincre, mais les mots de Monsieur résonnent encore dans ma tête. « Je n’aime pas la malhonnêteté encore moins dans mes murs. »

Nous avançons d’un pas hésitant. Elizabeth semble épuisée ce matin. Des cernes sous ses yeux gonflés montrent les épreuves difficiles qu’elle traverse depuis quelques jours.

Arrivées devant le bureau, je frappe.

— Entrez ! Ah ! Vous avez du nouveau ? me demande-t-il impatient.

— Monsieur, pouvons-nous entrer ? Nous aimerions vous parler ? dis-je m’adressant à lui en anglais, le ton hésitant.

Nous ? Je vous écoute, répond-il également en anglais en s’adossant à son fauteuil, les bras croisés, les sourcils froncés.

Elizabeth entre dans la pièce, le regard baissé, les épaules rentrées, la chouette visible entre ses mains. Elle s’approche doucement sans dire un mot puis sous le regard agacé de Monsieur, dépose l’objet du délit sur son bureau et dans un murmure, s’adresse à lui.

— Je suis désolée.

— Vous êtes renvoyée. Sortez de mon bureau, ordonne-t-il sans un mot de plus.

Comme frappée en plein vol, elle s’effondre en larmes et s’éloigne sans un regard. Je reste plantée, stupéfaite. Je comprends qu’il soit déçu d’avoir été trahi par l’une de ses employées, mais il n’a même pas cherché à comprendre son acte.

— Merci pour votre aide. Ce sera tout, me dit-il.

J’avance vers la porte bouche bée, ahurie par la scène dont je suis témoin. Je fais appel au peu de courage qu’il me reste et relève les épaules.

— Vous ne pouvez pas faire ça.

Je le fixe droit dans les yeux et poursuis en anglais.

— Pardon ? Il me regarde, abasourdi.

— Vous ne pouvez pas virer quelqu’un comme ça ! C’est insensé !

— Et pourquoi donc, je vous prie ? Elle m’a dérobé un objet, je ne vais quand même pas la garder. Je vous rappelle qu’elle travaille pour moi, travaillait, sous mon toit, sous mes règles, elle vit grâce à mon argent. Elle me doit le respect, l’obéissance et je ne peux tolérer un voleur parmi mes équipes.

— Je vois. Dès que quelqu’un fait un pas de travers, vous vous en séparez. Vous ne faites jamais d’erreur, je suppose ! Si vous me le permettez, Monsieur, je vais vous dire le fond de ma pensée, même si ça doit me coûter ma place. Vous vous croyez fort, parce que vous avez tout, mais n’oubliez pas que votre personnel vous permet d’être celui que vous êtes. Ils s’occupent de vous comme de petites mains invisibles. Je ne connais pas de personnel plus dévoué que le vôtre et pour une raison que j’ignore, ils vous sont fidèles et vous respectent comme je ne l’ai jamais vu ailleurs. Sans eux, Monsieur, votre vie serait bien différente, bien moins agréable, et ils ne le font pas parce que c’est grâce à votre argent qu’ils vivent, mais parce que, une fois de plus, pour une raison que j’ignore, ils vous apprécient. C’est pour tout cela que vous ne pouvez pas renvoyer Elizabeth comme une simple voleuse. Que savez-vous d’elle ? Que savez-vous de votre personnel en général ? Les connaissez-vous seulement ? Pourquoi a-t-elle pris la décision de vous dérober cette chouette ? Vous êtes-vous seulement posé la question ? Ou êtes-vous sans cœur au point de vous en moquer complètement ? La vie des autres ne vous intéresse pas, seule votre vie et votre argent semblent vous importer réellement. Sur ce, excusez-moi, j’ai des documents administratifs à élaborer pour qu’elle puisse au moins prétendre à ses droits.

— Vous avez dit « permettez-moi », et bien non, je ne vous permets pas de me parler sur ce ton, mais a priori, vous ne me respectez pas autant que le reste de mon personnel.

— Quand vous me donnez la possibilité de le faire, je vous respecte autant que je le peux, malheureusement aujourd’hui, vous ne m’en avez pas donné l’occasion.

Je quitte la pièce aussitôt ma phrase terminée. Je baisse les yeux au sol, la main encore sur la poignée. Je fixe la moquette du couloir, les yeux dans le vague. J’inspire puis expire à fond. Je lève les yeux et aperçois Claire, quelques mètres plus loin, son regard en dit long. Elle a tout entendu.

— Où est Elizabeth ?

— Elle est partie. Elle a quitté le domaine très vite après votre entrevue, elle a juste récupéré ses affaires, me répond-elle.

— Merci, Claire.

— Merci à toi de l’avoir défendue comme tu l’as fait. À ta place, je n’en aurais pas eu le courage.

— J’ai simplement tenté d’être en adéquation avec les valeurs qui sont les miennes.

Monsieur sort de son bureau, juste à temps pour surprendre ma dernière phrase.

— Claire, j’ai à vous parler, lui dit-il.

Elle croise mon regard. Nous pensons la même chose, elle va peut-être enfin obtenir la place qu’elle convoite depuis si longtemps.

Je rejoins mon bureau et m’affaire à effectuer rapidement les documents nécessaires à Elizabeth, après son licenciement. La situation est déjà assez délicate pour elle, j’aimerais lui faciliter les choses au maximum et c’est certainement la dernière tâche que je vais effectuer ici. L’envie me prend d’en préparer d’identiques pour moi, mais je m’abstiens. Mon esprit s’évade et je reviens aux raisons de ma venue ici, ma rupture avec Anthony. Laure sera ravie de me voir revenir, mes parents aussi. Je suis coupée dans mes pensées alors que quelqu’un frappe à ma porte.

— Entrez !

Je m’attends à voir Claire, porteuse de mauvaises nouvelles me concernant.

— Allie, excuse-moi de te déranger, me dit Claire avec une gentillesse que je ne lui connaissais pas encore.

— Non, je t’en prie.

— Je voulais juste te prévenir. Monsieur est en entretien dans son bureau avec Elizabeth. Il m’a demandé de la rappeler. Je ne sais pas ce qu’il s’y passe, mais j’ai supposé que tu aimerais le savoir.

— Merci de m’avoir prévenue, Claire.

Elle quitte mon bureau. Je ne sais pas quoi penser de cette nouvelle, mais ne peux m’empêcher d’esquisser un léger sourire. Quelques minutes plus tard, elle frappe à nouveau.

— Monsieur aimerait te voir, me dit-elle le regard complice.

Je me rends de nouveau à son bureau, j’ai les mains moites et le cœur qui bat très vite. Je frappe à la porte, j’ai comme une impression de déjà-vu. Contre toute attente, alors que je m’apprête à l’ouvrir, celle-ci s’ouvre d’elle-même. Monsieur se tient debout devant moi, nos corps se font face, nos regards se croisent et notre proximité me met mal à l’aise.

— Entrez, Allie.

— Que puis-je pour vous, Monsieur ?

Mon ton inquisiteur a disparu et a laissé la place à une voix bien plus douce, presque fébrile, malgré moi.

— J’ai réintégré Elizabeth à l’équipe, je voulais que vous le sachiez. J’aimerais vous confier une nouvelle mission, dès que son mari sera de nouveau sur pied nous l’intégrerons également à l’équipe. Je vous fais confiance pour lui trouver un poste correspondant à ses compétences. Je n’en ai pas parlé à Elizabeth, mais je pense que c’est la meilleure chose à faire. Qu’en pensez-vous ?

— Merci, Monsieur.

— Merci ? me demande-t-il surpris.

— Oui, merci. Je m’assurerai personnellement que vous ne soyez plus déçu par l’un des membres de votre personnel.

— Je n’en attendais pas moins de vous, Allie. Vous pouvez disposer.

Un sentiment de légèreté m’envahit lorsque je quitte le bureau. Le sourire aux lèvres, sans me soucier de l’heure, je marche vers les cuisines, tout cet épisode m’a mise en appétit. Je pousse les portes et me rends compte que mes collègues sont encore à table. Ils se taisent comme à leur habitude lorsque je passe la porte. Elizabeth se lève et s’approche de moi, elle me prend les mains.

— Merci infiniment, Allie. Sans vous, je n’aurais plus de travail à l’heure qu’il est. Vous avez risqué votre place pour moi. Je vous dois beaucoup.

— Je vous en prie, Elizabeth.

Elle retourne s’asseoir et je pars me servir au buffet. Je rejoins ma place habituelle à la table opposée à la leur.

— Allie, viens donc t’asseoir avec nous, me lance Claire.

Elle me sourit généreusement et j’accepte, apaisée, enfin admise dans leur équipe.

— Avec plaisir.

Le lendemain après-midi, au moment où j’arrive devant le bureau de Monsieur, je vois un mot scotché sur la porte. Il m’est adressé :

« Rendez-vous pour le rapport, sur la terrasse sud. SVP »

Surprise, je le rejoins. Il est debout face au jardin. Au bruit de mes pas, il se retourne. Un rayon de soleil sur son visage donne à ses yeux un bleu éclatant.

— Allie, asseyez-vous, je vous en prie.

Je m’exécute. L’Iceberg n’a pas oublié mon prénom.

— J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit. Du thé ?

— Oui, s’il vous plaît. À quel sujet, Monsieur ?

Il remplit les deux tasses posées sur la table, repose la théière, boit une gorgée. Je suis mal à l’aise. Claire ne m’a pas avertie de sa demande d’avoir son thé servi sur la terrasse.

— Je disais donc, j’ai réfléchi et je souhaite vous proposer quelque chose. Voici un téléphone portable, il est pour vous, vous ne l’utiliserez que pour nos conversations. Peut-être qu’ensuite, j’équiperai le reste des employés, nous verrons bien. J’ai pensé que je pourrai ainsi plus facilement vous tenir informée de mes déplacements et des mises à jour de mon planning. Qu’en pensez-vous ?

Il me regarde, fier de lui.

— Très bien, en effet, ce sera plus simple.

— Buvez votre thé, il va être froid.

Je prends ma tasse et l’observe, son regard est tourné vers le jardin. Il m’a fait venir ici juste pour ça ?

— Il fait bon, non ?

— Oui, Monsieur.

L’Iceberg fond. Je l’imagine, un sourire aux lèvres, se liquéfier sur la terrasse.

— Autre chose, Allie.

— Oui, Monsieur ?

— Vous savez que j’ai un dîner dans trois jours avec quelques messieurs dont certains étaient présents la dernière fois. J’ai bien compris que vous ne souhaitiez plus jouer à la parfaite épouse. Mais je ne veux pas qu’ils sachent que vous n’êtes que la gouvernante. Je ne veux pas qu’ils vous voient en uniforme. Pourriez-vous remettre une robe ?

Je pense qu’il comprend mon air désapprobateur.

— Vous ne participerez pas au dîner, il se fera entre hommes de toute façon, comme vous le savez leurs femmes ne sont pas conviées donc vous non plus. Je veux dire, vous ne le seriez pas si vous étiez, enfin si nous étions, bref vous n’êtes pas conviée.

Monsieur Iceberg perd pied, je suis amusée de sa maladresse soudaine. Il m’observe, interrogateur, alors que ma tête me crie de refuser, j’accepte presque malgré moi, sans vraiment savoir pourquoi.

— Très bien, je mettrai une robe, mais je ne veux pas de contact, quel qu’il soit entre vous et moi.

Il acquiesce, je décèle un léger air gêné. Je pense à mon rêve. Je prends le contrôle quelques secondes et je les savoure ! Je finis mon thé, et quitte avec sa permission la table. C’est seulement en y repensant le soir, que je m’aperçois que je n’ai pas fait le rapport de la journée. Je regarde le téléphone, allumé et silencieux, posé sur ma table de chevet. J’ouvre le répertoire, aucun numéro n’est enregistré. Je ne peux pas le contacter, pas avant qu’il l’ait décidé, en espérant qu’il ait enregistré celui-ci. Demain, j’irai en ville m’acheter une nouvelle robe.

Je pars en fin de matinée et me rends dans un magasin de vêtements chics et commence à essayer plusieurs tenues. La vendeuse me conseille, très souriante. Elle me tend une très jolie robe de soirée bleue, avec un bustier en forme de cœur. Elle est décorée de dentelle et de sequins. Vêtue d’un tissu opaque jusqu’à mi-cuisses, un joli drapé en tulle bleuté transparente vient terminer la robe jusqu’au sol. Elle est magnifique, mais j’indique à la vendeuse que je cherche quelque chose de plus classique, voire austère. Elle m’apporte une robe longue, noire, manche jusqu’aux coudes, proche du corps, mais sans artifice. Elle est élégante, classique et ne risque pas d’envoyer un mauvais message à Monsieur. 200 £, je fais la grimace, il me faut une robe, je la prends.

Nous préparons le dîner prévu avec les amis de Monsieur pendant les deux jours suivants. La table est dressée, le salon est prêt pour la fin de soirée. Le premier invité sonne, Charles l’accueille. Je descends l’escalier, le bas de la robe frotte délicatement chaque marche derrière moi.

Au fur et à mesure de leur arrivée, j’accompagne nos visiteurs dans le premier salon, discute avec chacun d’entre eux. Monsieur Williamson m’offre un verre, je cherche Monsieur du regard, il hoche la tête. J’accepte le verre. Quelques minutes plus tard, je m’excuse poliment, les laissant entre hommes. Je passe la porte et m’éloigne. Mon portable vibre pour la première fois depuis le thé sur la terrasse, je sursaute.

— Très jolie robe.

— Merci, jolie cravate.

Le champagne, bu rapidement, me fait répondre sans réfléchir et regretter aussitôt ma réponse.

— Vous avez votre portable avec vous ?

— En effet.

— Mais où l’aviez-vous mis ?

— Secret de femmes.

— Je préfère quand même votre première robe.

— J’aime celle-ci.

Je me dirige vers les cuisines, prends quelques restes dans le réfrigérateur, me fais un plateau-repas et m’éclipse dans mon bureau.

Je pose le portable et allume l’ordinateur. Depuis que Marie m’a donné les fiches sur les invités, j’ai décidé de les étoffer un peu. Je note les dates où ils sont venus et à quelles occasions. J’y note également tout ce que je peux trouver sur eux sur internet, métier, famille, à côté de qui les placer ou non lors des repas, etc. Rien de secret et aucune remarque déplacée, je veux juste être certaine de réellement bien les connaître. Le téléphone vibre à nouveau.

— Prochain dîner dans quinze jours. Il faudra changer de robe.

— Il va falloir augmenter mon salaire si vous voulez que je change de tenue aussi souvent.

Décidément, je suis plus douée pour la discussion via téléphone qu’en face à face.

— Très bien, je vous rembourse toutes vos robes, à hauteur de 250£ maximum, à commencer par celle-ci.

— C’est très gentil. Merci. Mais ce soir était la dernière fois, il me semble.

— C’est normal, vous les achetez pour moi.

— Pour vous ? Souhaitez-vous que je vous les prête ?

Je vais peut-être un peu loin, mais il semble de bonne humeur ce soir.

— Je veux dire dans le cadre de votre emploi. Et non, elles vous vont bien mieux qu’elles ne m’iraient !

— Je serais curieuse de voir ça.

— Jamais.

— Vos invités ne s’ennuient pas trop ?

— Vous avez raison, ce n’est pas correct. Bonne soirée.

— À vous également, Monsieur.

Je travaille depuis trois heures dans mon bureau, lorsque mon téléphone professionnel vibre sur mes dossiers.

— Nos invités s’en vont. Où êtes-vous ?

Je lis le message, me lève et avance vers l’entrée. Il m’aperçoit, et sourit.

Je souhaite une bonne nuit à chacun des invités et échange avec eux les politesses d’usage. Monsieur Williamson me prend la main.

— Votre présence nous a manqué, très chère.

— Je ne voudrais pas m’imposer lors de vos réunions, cher monsieur Williamson.

— Mademoiselle, Dorian, bonne soirée à vous, nous dit-il amicalement.

Charles ferme la porte sur le dernier invité et s’en va. Monsieur entre dans le salon et me fait comprendre qu’il m’invite à le suivre. Je m’exécute.

— J’avais peur que vous ne soyez couchée.

— Non, Monsieur, pas tant qu’il y a du monde dans la maison.

— Tant mieux, lors du prochain dîner le Premier ministre sera présent. Il va vous falloir une très jolie robe.

— J’ai trouvé le bon magasin pour cela en ville. Mais nous avions dit que…

Il me coupe la parole.

— Parfait. Vous pouvez aller vous coucher Allie.

— Très bien, bonne nuit Monsieur.

— Bonne nuit, Allie.

Je quitte la pièce.

— Allie ?

— Oui, Monsieur ?

— Vous étiez très élégante ce soir.

Je ne réponds pas et m’éloigne vers l’escalier, les joues rouges.

La nuit où tout commence

Depuis aussi loin que je m’en souvienne, à la question « Que veux-tu faire plus tard? » Je répondais la plupart du temps: « aucune idée ». Mais j’avais un rêve en tête, je ne le partageais pas souvent par peur des jugements, des critiques ou des moqueries et pouvoir ainsi le garder vivant.

J’ai grandi, un stylo toujours à la main. Si vous aviez vu mes cahiers d’écolière puis de collégienne et de lycéenne, des phrases, des paragraphes, des poèmes voire même des histoires écrites dans les moindres recoins disponibles. J’avais plusieurs cahiers dédiés uniquement à ça, bien cachés dans ma chambre. Lorsque un jour, je décidais de partager ma prose avec quelques membres de ma famille, ma grand-mère (ancienne institutrice) corrigea toutes mes fautes méticuleusement à l’encre rouge. Je décidais alors de tout garder à nouveau pour moi.

Et puis la vie avance, les études, les premiers boulots. J’avais moins de temps et le rêve toujours présent s’éloignait petit à petit.

Et finalement, le premier CDI, le mariage, une routine paisible s’installe dans ma vie. Cette petite vie sans vague, sans problème, sans inattendu. Une vie rêvée mais sans rêve.

Et puis, une nuit de juillet 2014, le voilà ce rêve, je vois une jeune femme habillée d’une magnifique robe qui descend un escalier somptueux et qui rejoint un cavalier jeune et élégant, ils montent dans une superbe limousine et lorsqu’ils s’embrassent, le jeune homme se change en un homme plus âgé, ils partagent une coupe de champagne. Quelques images sans importance et sans réelle signification se mélangent dans ma tête. Je me lève et n’y pense plus.

La nuit suivante, le même rêve revient et se poursuit. Cet homme est mystérieux, tente de se rapprocher de cette jeune femme et à chaque fois, disparaît quelques temps. Et chaque nuit, ce même rêve revient et se prolonge. Un matin alors que mes vacances ont commencé, je n’ai plus le choix, je m’installe devant l’ordinateur et ouvre une page Word. 3 semaines plus tard, mes vacances se terminent, j’ai écrit 5 chapitres et ne peux plus me détacher de mes personnages. Toutes les nuits, je rêve de leur histoire et tous les jours, je me languis de finir ma journée pour pouvoir écrire la suite et ainsi les retrouver et les faire vivre. J’ai continué à écrire, plus mes nuits me dictaient l’histoire d’Allie et plus mon rêve devenait réalité.

4 ans plus tard, Allie et Dorian sont parmi vous depuis déjà 6 mois aujourd’hui!

Voici ce que donnait ces premières phrases retranscrites après ce rêve:

« Mes idées s’échappent et je me vois descendre l’escalier majestueux, pieds nus et vêtue d’une robe somptueuse. Il est là à la porte d’entrée, m’attend les yeux emplis d’étoiles. Il me manque, je sais que j’ai pris la bonne décision mais je ne peux m’empêcher de penser encore à lui. Une larme rejoint l’eau chaude de mon bain et je décide qu’un petit rêve ne peut pas me faire de mal. Cette robe est magnifique, il est lui-même très beau dans un costume noir, la limousine nous attend dehors, il m’ouvre la porte, je m’assieds. Le chauffeur nous conduit, je déguste une coupe de champagne et me tourne les yeux pleins d’amour vers mon compagnon de rêve. Mais il ne s’agit plus de l’homme que j’aime mais de Monsieur. Il me regarde, il s’approche, ses yeux bleus-gris me fixent puis se ferment et je sens ses lèvres chaudes se poser sur les miennes. D’un bond, j’ouvre les yeux, les lèvres chaudes n’étaient autres que l’eau du bain venu recouvrir mes lèvres au fur et à mesure que mon corps glissait. Je décide de sortir de la baignoire, je m’endors, ce n’est pas prudent. Je sors de l’eau et vide la baignoire, j’y laisse mes douleurs et mes rêves aussi étranges soient-ils. »

Lors du prochain article, je vous raconterai pourquoi il m’a fallu 4 ans et comment je les ai utilisés.